Le Yucatan et l'état de Tabasco sont les seules provinces, au Mexique, où l'Indien soit pour ainsi dire esclave. Au Yucatan, il est fort mal traité dans les haciendas, et bien des chefs d'habitation, pressés d'argent, les vendent en cachette à des exportateurs de la Havane. À Tabasco, ils ont bon air, sont bien vêtus et vivent dans l'abondance; leur paye est forte, du reste, et voici comment les marchands de bois les retiennent à leur service:
Il est admis que l'Indien des terres chaudes n'aime point le travail; quand il s'y livre, c'est par besoin, pour retomber après dans son inertie naturelle. Cette apathie est l'unique raison de l'état inculte des terrains si fertiles du niveau de la mer. Or, l'État de Tabasco, devant sa richesse à l'exploitation de ses bois de teinture, a porté remède à cette paresse invétérée par un article de sa législation, qui déclare que tout Indien endetté ne peut abandonner le service de son maître avant de s'être intégralement libéré.
Il s'agissait donc d'endetter l'Indien, chose facile pour tous les hommes et par toute la terre. Outre une première avance d'argent qui met d'abord le serviteur sous la dépendance du maître, chaque négociant possède une boutique où l'Indien imprévoyant trouve à crédit tout ce qui peut flatter sa prodigalité. On accroît la dette, on la maintient, suivant le besoin du moment et voilà le serviteur esclave à perpétuité. S'il change de maître, c'est que le second rembourse au premier les avances qu'il a faites. Il y a, en outre, une exploitation des plus habiles. Quoique grassement payé pour un travail, il faut le dire, fort pénible, la somme que débourse le maître, se trouve fort réduite, par l'obligation imposée au serviteur de se fournir de tous objets au magasin de la maison. Des sommes considérables se trouvent ainsi engagées sur la tête des travailleurs, et quand un négociant possède à son service deux ou trois cents Indiens, il n'est pas étonnant qu'il ait déboursé comme avance 3 ou 400,000 fr. Le premier venu ne pourrait donc exploiter les bois de teinture, et, pour former un établissement agricole, il faudrait, on le voit, des sommes importantes.
Un habitant me loua deux hommes et un cajuco, tronc d'arbre creusé; on y installa mes bagages et des provisions, un paillasson pour abri, on calcula les journées d'aller et retour et la location du cajuco; le tout monta à la somme de 150 fr. que je payai. Mon équipage était des plus minces et mon canot fort étroit: assis ou couché, je n'avais pas à choisir; ma seule distraction consistait à tirer des crocodiles nageant à fleur d'eau, les singes qui se hasardaient sur la rive et d'énormes iguanes aux brillantes couleurs.
Le paysage, toujours le même, était d'une monotonie désespérante; la solitude n'était troublée que par la rencontre de rares canots descendant le fleuve, et la chaleur suffocante me jetait l'âme dans une somnolence triste que je ne secouais qu'avec peine. Dans le haut du fleuve cependant, à mesure qu'on s'éloigne des habitations, cette solitude n'est plus la même: les forêts, dans toute l'exubérance de leur sève, lancent vers le ciel des jets plus vigoureux où toute la gamme des verdures déroule l'harmonie de ses couleurs. Le silence est plein de voix mystérieuses; il semble que la nature fuit l'approche des hommes pour parler son divin langage.
Cependant nous arrivons à un embranchement du fleuve; des marches taillées dans la terre de la rive indiquent un rancho, et j'y monte pour acheter des fruits; mais tout est désert, les piliers de bois supportent encore un toit de chaume ruiné, le lieu me plaît pour une halte, et comme les nuits sont belles, et que la lune est dans son plein, je voyagerai la nuit. Les Indiens y consentent, et nous nous installons. Tout annonçait la présence récente des habitants; un champ défriché s'étendait au loin, des bosquets de manguiers chargés de fruits ombrageaient la maisonnette, et divers enclos avaient du renfermer les animaux domestiques. Tout auprès, une plantation de cacaoyers témoignait de l'industrie de l'ancien maître. Le cacahual, déjà vieux, contenait un nombre immense de pieds en plein rapport, d'où pendait une multitude de coques aux gousses parfumées; la solitude était complète; qu'était devenu le propriétaire de cet ermitage abandonné?
Je m'enfonçai dans le bois, le fusil d'une main, le machete de l'autre, pour m'ouvrir un passage au milieu des broussailles et des lianes, quand tout à coup je me trouvai en présence d'une troupe de singes de grande espèce, logés dans les hauteurs d'un arbre. Je m'arrêtai; de leur côté, ils m'examinaient avec attention; nulle hostilité de part et d'autre: ils ne cherchaient pas à fuir, et d'abord je n'avais aucune intention de les attaquer. J'étais cependant fort intrigué, j'aurais désiré me procurer l'un d'eux, et ne savais comment faire; je pensai qu'un blessé me resterait comme prisonnier, et je tirai. Mon fusil contenait des chevrotines, huit chaque coup: l'individu auquel j'adressai mon premier tir, était élevé et bien en vue, j'avais dû le toucher, mais il ne bougea pas, un second coup ne fit d'autre effet que lui occasionner un léger soubresaut, sans lui faire abandonner la place, les autres commençaient à me regarder avec terreur, et se mouvaient lentement dans le feuillage. Je rechargeai, et je vis au troisième coup de feu les bras de la pauvre bête s'ouvrir, pour laisser tomber deux petits singes qu'elle tenait embrassés; je devinai la cause de son insensibilité apparente, elle avait été protégée par le corps de ses enfants; l'un tomba; l'autre, quoique mort, resta suspendu par l'extrémité de sa queue. Pendant ce temps, les membres de la compagnie s'étaient éclipsés, et la mère affaissée, agonisante, sur une grande branche, ne quittait point des yeux les cadavres de ses chers petits. J'eus un véritable remords de ma vilaine action: la douleur de la mère était tout humaine, et je me hâtai d'abréger ses souffrances: elle tomba. J'allai ramasser mes victimes; les jeunes singes étaient criblés, mais la peau de la mère était en assez bon état; je priai les Indiens de l'écorcher pour en conserver la fourrure épaisse et belle. Les chasseurs l'emploient par morceaux pour préserver la batterie du fusil de l'humidité des bois.
Les trois malheureux étaient de la tribu des singes hurleurs qui, la nuit, font retentir les forêts de leurs cris épouvantables. Cependant la nuit approchait, les Indiens détachèrent des poteaux de la cabane le hamac dans lequel j'avais reposé, transportèrent à l'embarcation les divers objets qu'ils en avaient débarqués, et la pirogue chargée, nous nous mîmes en route. Mes conducteurs changèrent alors de direction; au lieu de remonter le fleuve comme devant, ils se laissèrent aller au courant du bras que nous avions atteint; celui-ci se dirigeait à l'ouest dans la direction de Tabasco. La nuit vint, et roulé dans mon zarape, je m'endormis bientôt.
Quand je me réveillai, il pouvait être onze heures; la lune, alors au milieu de sa course, se reflétait à l'avant de la barque, dans les eaux calmes de la rivière, et semblait nous guider comme une lueur amie. Accroupi à la poupe, l'un des Indiens, silencieux comme un fantôme, dirigeait la marche.
Le fleuve était large, et dans la pénombre où bleuissaient les rives, l'œil saisissait la silhouette gracieuse des palmiers sauvages. Oh! la puissante chose que le silence!