Cela fait, je mis de côté ce que je pensais utile ou nécessaire pour une marche de trois jours, à savoir: nos couvertures, deux manteaux de gutta-percha pour l'orage, et devant servir de tente au besoin, une boule de posole que la vieille Indienne m'apporta, deux livres de jambon cru qui m'était resté de mes provisions avariées, des balles, de la poudre, ma hache et divers ustensiles, etc., le tout devant former deux fardeaux, l'un pour Carlos et l'autre pour moi.
J'avais pris la charge la plus lourde, cinquante livres environ, car je m'étais habitué depuis trois jours à n'être que le serviteur de mon domestique, et longtemps encore je devais continuer ce joli rôle.
Ces apprêts terminés, je hissai le tout sur mes épaules, comme un sac de soldat, au moyen de bandes d'écorce, et dans cet attirail à la Robinson qui devait être du plus haut comique s'il n'avait été des plus lamentables, j'enfilai, guidé par le vieux, le sentier de Tumbala. À la lisière de la forêt, l'Indien me montra le petit chemin s'enfonçant dans le bois, eut l'air de me souhaiter un bon voyage, et nous laissa seuls.
J'ignore si ses compatriotes du village avaient dessein de m'attaquer en route, en tout cas j'étais bien décidé à brûler la cervelle au premier qui se présenterait. J'avais huit coups à tirer, ce qui constituait une force respectable.
Il s'agissait d'atteindre Tumbala. Je regardais Tumbala comme le terme de mes misères. J'avais une lettre pour le padre du lieu; il me savait en route et devait m'attendre.
Mes premiers pas dans cette nouvelle carrière furent chancelants, je l'avoue; les lanières d'écorce me fatiguaient étrangement les épaules, et si j'avais eu quelques difficultés à gravir sans fardeau les premières pentes de la sierra, ce n'était que roses auprès de ce qui me restait à faire. Quant à Carlos, je n'en parle pas, il geignait plus que mon mulet des montagnes d'Oaxaca, et ses soupirs lamentables lui eussent à plus juste titre mérité le surnom de pujador, soupireur.
Malgré l'ombre épaisse et l'humidité de la forêt, la chaleur me semblait suffocante, et nous n'avancions qu'avec des peines inouïes.
Chaque cinq minutes nous faisions halte, je déchargeais mon sac et reprenais haleine.
Cependant le sentier devenait de plus en plus rapide, et le frottement du pantalon à l'endroit du genou, menaçait de paralyser l'articulation: je le coupai donc à la hauteur des cuisses et j'en éprouvai un immense soulagement. Toute innovation en appelle une autre: je quittai veste, pantalon, chemise, que je pendis à ma ceinture, et je me trouvai tout à fait à l'aise. Carlos ne m'imita point, il craignait de s'enrhumer. Ah! le charmant serviteur que j'avais là!
Je ris d'abord comme un fou de ma métamorphose, et dans cet étrange appareil, la hache et le pistolet au côté, le fusil en bandoulière, le bâton à la main et la poitrine à moitié couverte par une barbe de deux ans, je devais être fait à peindre; la nuit de bon sommeil que je venais de passer m'avait rendu quelque vigueur, et de temps en temps nous trouvions de l'eau pour nous désaltérer.