Nous arrivâmes de Chilon à Citala, sur le dos de deux braves bêtes qui nous déposèrent, frais et dispos, à la cure d'un dominicain chargé de l'administration de l'église.

Mon nouvel hôte séduisait de prime abord, par des manières d'une douceur et d'une distinction remarquables; sa causerie indiquait de l'instruction et beaucoup de lecture. Il n'était point ignorant des choses de l'Europe et, s'il n'était pas très au courant de la politique actuelle, il connaissait du moins l'histoire; mais le caractère qu'il avait étudié, l'homme qu'il admirait par-dessus tout, était le premier empereur. Il s'étendait avec complaisance sur les hauts faits de ce héros, et ne connaissait rien d'admirable comme cette épopée du xixe siècle.

Il avait porté, dans l'appréciation des réformes religieuses, un esprit d'investigation qui peut-être lui eût valu de son évêque un léger soupçon d'hérésie. En somme, il était au-dessus des siens de toute la hauteur de l'homme instruit qui domine l'ignorance. Plusieurs fois il m'interrogea sur les grandes qualités du nouveau souverain qui nous gouverne, et je l'édifiai de mon mieux. Je passai près de cet homme d'élite une journée délicieuse, cherchant en vain comment je pourrais lui prouver ma reconnaissance. D'une nature impressionnable, tendre et communicative, il souffrait cruellement de l'espèce d'exil où sa santé dépérissait, où se consumaient dans l'isolement les plus beaux jours de sa jeunesse: je pensai combien il fallait de mérite, d'abnégation et de dévouement à tous ces jeunes prêtres, pour sacrifier ainsi leur vie à la tâche ingrate qu'ils s'efforçaient de remplir.

Auprès du curé de Citala j'entrai plus avant dans les mœurs indiennes, et je pus me convaincre de l'influence qu'avait la religion sur des esprits barbares, à peine dégrossis. Le dominicain était au confessionnal, et, me trouvant dans l'église, je le vis avec surprise confesser deux personnes à la fois; chacun des pénitents parlait assez haut pour que je l'entendisse, seulement je ne comprenais point; mais quiconque d'entre eux se fût trouvé là, ils n'auraient en rien modifié leur voix.—Il m'arrive assez souvent, me disait le prêtre au sortir de son tribunal, il m'arrive assez souvent de confesser le mari et la femme, et comme mes administrés sont, ainsi que toutes personnes au monde, tributaires de l'inconstance humaine, femmes et maris avouent leurs fautes, où amants et maîtresses jouent un grand rôle. Les deux coupables se lancent bien quelques regards furibonds, au travers de mon grillage de bois; mais absolvant l'un et l'autre sur leur promesse de mieux faire, sans leur épargner une pénitence toujours exactement remplie, les deux époux, réconciliés avant d'avoir vu la paix du ménage troublée, regagnent ensemble leur cabane. La confession s'est faite devant Dieu, Dieu a pardonné, tout est bien: mais si l'Indien surprenait sa femme ou qu'il fût instruit de sa faute d'une autre manière, il la tuerait.

C'est encore une conséquence du système de la réhabilitation. Ne partez pas encore, me disait le dominicain, je vais procéder demain au mariage en masse de plus de vingt jeunes couples; cela m'évite, ainsi qu'à eux, une perte de temps, et puis au lieu de vingt orgies, nous n'en avons qu'une: c'est de la moralité.

Je m'aperçus que les Indiens de Citala regardaient leur pasteur avec plus de respect que les Indiens des précédents villages; ils reconnaissaient en quelque sorte sa valeur, et c'était, en tout cas, un témoignage de reconnaissance pour les soins qu'il prenait d'eux; chaque soir ils venaient en longue file, les jeunes filles en tête, baiser ses mains et lui demander sa bénédiction; les étrangers présents doivent accorder la même faveur et je m'empressai de le faire. J'avais donc passé en revue tout le personnel de Citala, et je n'avais point été séduit par les beautés de l'endroit; le padre, qui m'observait, me dit alors: «Avouez qu'il est facile de résister à la tentation.» Je m'inclinai; mais sans doute mon hôte faisait exception à la règle, car la gouvernante, est bien de la plus haute antiquité.

La route se poursuit montueuse et difficile jusqu'à Cankuk. Un ami du dominicain, en visite à la cure, me voulut prêter ses deux chevaux, de sorte que nous fîmes la traversée sans fatigue. À Cankuk, plus de chevaux; mais le padre du lieu, toujours aimable et charmant, mit à ma disposition quatre Indiens qui, meublés d'une chaise, devaient nous porter à Ténéjapa, c'est-à-dire fournir une carrière de neuf lieues moyennant, je crois, 6 réaux par homme: l'Indien libre relayait son camarade fatigué. C'est un moyen de locomotion fort usité dans la montagne et qui n'a rien de bien attrayant; on éprouve, à monter sur cette bêle humaine un sentiment désagréable, où se mêle un profond dégoût pour l'humiliation qu'on impose à l'être de même nature que vous et qui vous porte, ainsi qu'un âne, sur son bât.

Mais le malheureux a si peu conscience de sa dégradation, qu'on s'y fait d'abord, et d'ailleurs vous vous trouvez bientôt absorbé dans les soins de votre conservation personnelle, car il va, vient, repart et s'arrête sans plus s'inquiéter de son ballot vivant que s'il portait une charge de sucre ou quelque baril d'eau-de-vie. Plusieurs fois même je trouvai prudent de soulager ma monture, et je fis à pied toute la scabreuse descente de Ténéjapa; il était nuit quand nous y arrivâmes.

Six lieues seulement nous séparaient de San Cristobal.

Du haut des sommets qui dominent la vallée, le voyageur saisit mainte fois des aperçus de la grande ville, au milieu de sa plaine cultivée, mais nue et dépouillée d'ombrages. L'ancienne capitale de l'État de Chiapas s'étend sur un plateau resserré, d'une hauteur de 2,300 mètres environ au-dessus du niveau de la mer. Le climat est moins agréable que celui de Mexico, plus froid et beaucoup plus humide, car il y pleut souvent. La ville, qui ne compte guère aujourd'hui que douze mille habitants, forme un vaste quadrilatère d'où surgissent les clochers modestes de quatre églises qui, sauf Santo Domingo, d'un cachet original, ne rappellent plus le luxe des temples au Mexique. L'ensemble de la vallée est joli, mais n'a rien de la grandeur de celle de Mexico, et les maisons de la ville, presque toutes semblables entre elles, n'ont qu'un rez-de-chaussée fort bas; vous n'y trouvez ni sculpture, ni ornementation quelconque; c'est un grand village d'une apparence pauvre, et pauvre, en effet, aujourd'hui. San Cristobal, depuis l'avénement de la république, n'a fait que perdre en importance et en richesse.