Je me mis donc joyeusement à la suite de l'expédition; je priai le chef de me faire remettre un fusil afin de pouvoir charger avec la troupe s'il y avait lieu. Cette perspective donnait une couleur pittoresque à mon voyage, et je n'aurais pas été fâché de me venger un peu des compadres pour les mille et une vexations qu'ils m'avaient fait subir.
Une partie de la troupe occupait le sentier, pendant que des pelotons couraient de gauche à droite sur les flancs du corps d'armée. La marche n'était point facile au milieu des bois, il faut toute l'intelligence des chevaux et leur habitude de la montagne pour expliquer la possibilité d'une course dans ces conditions. Je faisais partie du piquet de droite et la première moitié du jour se passa bien. En approchant de Tékicistlan, un coup de sifflet retentit en avant de nous, et fut immédiatement suivi de cris d'angoisses et d'appels au secours.
Nous nous précipitâmes au galop dans la direction, et peu après la fusillade s'engageait entre une demi-douzaine de voleurs et les soldats que j'accompagnais. Le combat fut court, ou plutôt il n'y eu point combat, car leurs armes déchargées, les compadres prirent la fuite, nous laissant un des leurs, blessé à la cuisse.
Quant aux cris d'appel, ils avaient été poussés par un malheureux qu'ils venaient de dépouiller, et dont les malles éventrées gisaient éparses dans le monte; du reste, les fuyards n'avaient point lâché leur prise et dans leur fuite précipitée, chacun avait enlevé sa part. Le Sauvons la caisse! se retrouve partout. Quelques hommes s'élancèrent à la poursuite des fugitifs; le prisonnier fut hissé sur un cheval, afin que le chef décidât de son sort, et l'on s'occupa du volé. Celui-ci s'arrachait les cheveux de désespoir; on lui avait enlevé, disait-il, tant en espèces qu'en bijoux et objets de valeur, pour une somme de vingt mille francs. Il n'avait plus que son cheval et ses deux mules qui, seules, devaient se réjouir, ne devant plus avoir de fardeaux à porter.
Nos hommes revinrent bientôt, ils n'avaient pu atteindre les brigands, et nous nous hâtâmes dans la direction du commandant, que cette fusillade avait dû inquiéter.
Il nous attendait effectivement, et lorsqu'on l'eut mis au fait de l'histoire, il ordonna tranquillement qu'on fusillât le blessé, dont le corps, pendu près du sentier, devait servir d'exemple.
Puis comme ses camarades pouvaient porter la nouvelle de l'arrivée des troupes dans le village, on précipita la marche afin de les prévenir. Tékicistlan fut abordé au pas de course, par trois côtés à la fois, pour couper toute retraite; mais les oiseaux s'étaient envolés, et l'on ne put mettre la main que sur trois individus suspects, dont la culpabilité ne fut pas suffisamment établie pour provoquer une arrestation.
Un grand nombre, j'en eus la conviction plus tard, furent cachés par les habitants, car dans la maison où je pris mon gîte, j'entendis pendant la nuit des chuchotements et des allées et venues mystérieuses, qui lui donnaient toute la tournure d'un repaire.
Le lendemain, je poursuivis ma route en compagnie de la victime de la veille; le pauvre volé était simplement un général, autrefois le bras droit de Santa-Anna; je sus que son zèle à remplir les ordres cruels de son chef lui avait valu le surnom de bourreau du dictateur.
Mon nouveau compagnon de voyage, en me racontant son histoire, se garda bien de me donner ces détails; mais par un hasard singulier, il se trouva que nous étions en pays de connaissance. P... C..., Espagnol et partisan de don Carlos, s'était autrefois réfugié en France et s'était marié dans le département même que j'habite; je connaissais aussi ses deux fils à Mexico. Il me pria de les voir si j'y arrivais avant lui. Absent depuis quatre ans, il revenait de Nicaragua, où il avait été guerroyer au service de je ne sais quelle cause, et n'avait eu, depuis ce temps, aucune nouvelle de sa famille. Je savais que sa pauvre femme était morte de misère, et je n'eus pas le courage de lui apprendre ce triste événement. Du reste, il n'atteignit jamais Mexico, et j'appris plus tard que, arrêté à Oaxaca, on l'avait envoyé pourrir à Vera-Cruz, dans un cul de basse-fosse. Voilà les péripéties du sort.