Quoi qu'on dise, notre nature est plus violente que celle des peuples qui habitent les pays chauds. Au Mexique, point de suicide par amour, jamais il ne m'en fut cité d'exemple; l'homme d'affaires résiste en stoïque au désespoir que peut amener une faillite, et le suicide du négociant est plus rare encore que celui de l'amoureux. Le duel, qui vous présente la mort comme un Anglais son ami, avec la froide politesse d'un homme bien élevé, ne lui sourit guère. La rixe, voilà son élément; le couteau marche, l'un d'eux succombe, il meurt, c'est fort bien: il n'a pas eu le temps d'y songer.
Serait-ce que le sentiment de l'honneur est moins développé chez eux? S'ils tiennent davantage à la vie, c'est peut-être que la leur est plus douce que la nôtre; c'est peut-être encore une affaire d'éducation. Les Romains s'injuriaient comme des crocheteurs et ne se battaient pas.
Ce que l'on raconte des guerres incessantes des Mexicains, de leur sang-froid dans la vengeance, de leur cruauté dans les exécutions sommaires, ne peut qu'amener l'erreur sur le jugement que mérite la nation.
Les passions et les haines enfantées par les discordes civiles couvrent des instincts meilleurs. Le châtiment le plus légitime reçoit rarement son exécution, s'il n'est promptement appliqué. On en est chaque jour témoin parmi ces revirements soudains de la politique locale. Faites qu'à travers les cris de mort au traître, l'homme engagé dans la tourmente échappe un moment aux premiers élans du triomphe, sa vie est assurée.
Cela prouve, en somme, que le Mexicain manque d'énergie. Il aime trop la paix, c'est pour cela qu'il a toujours la guerre. Une vingtaine d'hommes turbulents bouleversent l'empire: la loi de Lynch et quelques exécutions rapides réduiraient tous ces coureurs de route, et ces loups féroces se changeraient en mouton paisibles.
Cette étrange apathie à laisser faire et à souffrir, leur avait attiré d'un journaliste français l'apostrophe suivante qui ne manque pas d'éloquence et qu'ils ne lui pardonnèrent jamais.
«Ce n'était pas de l'atole, leur disait-il, qui coulait dans les veines de la Convention.» L'atole est une solution fade et liquide de farine de maïs et d'eau.
Quelle que soit donc la férocité que nous ayons vue régner dans les trois dernières années de lutte, ne faisons point retomber sur les instincts nationaux les scènes désolantes dont le Mexique a été le théâtre: ce serait plus injuste encore que d'inscrire au compte de la moralité des gens de bien et donner pour type du caractère social en France les monstrueuses horreurs de nos mauvais jours.
Le voleur, au Mexique, ne peut être considéré sous le même point de vue que chez nous: ce n'est pas un scélérat, c'est un homme comme tout le monde... au Mexique. «Certes, me disait un ami, je n'ai nul goût à m'approprier sans façon le bien d'autrui; mais j'ai souvent envié le sort du voleur: il est le roi de la situation; pour peu qu'il mette d'entrain et d'adresse aux exploits de son art, il est partout vanté, comblé d'éloges, et les salons comme les ruelles mal famées applaudissent à ses ingénieux hauts faits.»
Le Mexicain aime à conter les aventures où il a figuré comme victime; il ne s'en plaint pas; les grands événements l'intéressent, les petits accidents l'amusent. J'ai vu, dans les rues de Mexico, des gens bien élevés se montrer du doigt, en étouffant de rire, un apprenti filou qui escamotait, à vingt pas de leur cercle, le mouchoir d'un passant, auquel ils allaient ensuite en se moquant, demander des nouvelles de sa poche déserte.