CHAPITRE XXII
LA FUMISTERIE
«Pourquoi, demanda Paul au grand cousin, les cheminées fument-elles?
—Vous voulez me demander plutôt, répondit celui-ci, pourquoi certaines cheminées fument? Beaucoup de causes contribuent à faire fumer les cheminées, tandis qu’il n’est qu’une condition pour qu’elles ne fument pas. C’est donc à remplir cette condition qu’il faut s’attacher. Or, voici cette condition: tuyau de fumée proportionné au foyer et alimentation de celui-ci par une quantité d’air proportionnée à la combustion. Si le tuyau est trop étroit pour la quantité de fumée que donne la combustion, cette fumée ne s’élève pas assez facilement, sa marche ascensionnelle est ralentie par le frottement et, le débit étant insuffisant pour la production, il y a débordement de fumée en dehors de la cheminée. On active la combustion et, par suite, l’élévation de la fumée par un courant d’air extérieur qui vient frapper le bois ou le charbon. Le feu bien allumé chauffe la colonne d’air qui remplit la cheminée, et plus cette colonne est échauffée, plus l’air est léger et plus il tend à monter.
«C’est ce qui fait que dans certaines cheminées mal établies, il faut un certain temps pour que la fumée prenne son cours, c’est-à-dire qu’il faut que la colonne d’air soit échauffée. Et, en attendant qu’elle le soit, la fumée passe non dans le tuyau, mais dans la pièce: alors on ouvre une fenêtre pour alimenter d’air le foyer, celui-ci s’allume, chauffe le tuyau et la fumée prend son cours. C’est pourquoi aussi toutes les cheminées neuves fument. Les tuyaux en maçonnerie sont humides, froids, l’air qu’ils contiennent est lourd; il faut un certain temps pour l’alléger, le pénétrer de calorique.
«Au lieu d’ouvrir une fenêtre pour activer le feu (ce qui est un moyen passablement primitif), on établit pour chaque foyer une ventouse, c’est-à-dire qu’on lui donne un canal par lequel l’air extérieur vient frapper le combustible dès que se développe la moindre chaleur, comme celle, par exemple, d’un morceau de papier allumé. Aussitôt cet air extérieur est appelé pour remplir le vide que produit le commencement de combustion, et il active le feu en apportant son oxygène. Plus le feu s’anime, plus le courant d’air est rapide; plus cet air arrive rapidement, plus le bois ou le charbon brûle vivement. La ventouse est pour une cheminée ce qu’est pour un feu de forge le soufflet. Mais il n’en faut pas moins que la ventouse, aussi bien que le tuyau de fumée, soient en rapport avec le foyer. Si le tuyau de fumée est trop étroit, il y a engorgement de fumée; celle-ci déborde. S’il est trop large, il ne s’échauffe pas bien également; puis les courants d’air extérieurs, les vents exercent une pression à son orifice supérieur qui neutralise l’action de tirage; la fumée rabat. Si la ventouse est trop étroite pour l’étendue du foyer, elle n’amène pas la quantité d’air nécessaire à la combustion; le feu est languissant, il chauffe incomplètement, et la fumée tiède ne monte pas assez vite. Si cette ventouse est trop large, ou elle amène un volume d’air trop considérable dont l’oxygène n’est employé qu’incomplètement: alors une partie de l’air froid passe dans le tuyau de fumée et n’active pas le tirage; ou, s’il y a des changements de température, la ventouse attire l’air de la cheminée au lieu d’apporter celui du dehors. Il y a renversement, et la cheminée fume horriblement.»
C’était le soir, après dîner, devant l’âtre que le grand cousin développait cette théorie. «Cela me paraît simple, dit Mme de Gandelau; mais alors pourquoi donc la cheminée de ma chambre, que j’ai maintes fois fait retoucher, fume-t-elle à certains jours?
—Parce que votre chambre, madame, est située dans l’aile neuve de la maison dont les combles sont plus bas que ceux du vieux corps de logis. On n’a pu monter le tuyau de fumée assez haut pour qu’il dépassât les faîtages des combles de l’ancien bâtiment, car cette cheminée isolée n’eût pas résisté aux bourrasques. Quand le vent vient de votre côté, il trouve l’obstacle que lui oppose la bâtisse plus élevée, il rebondit: il y a remous et, en tourbillonnant sur lui-même, il s’engouffre dans le tuyau de votre cheminée, ou tout au moins fait obstacle, par moments, au passage de la fumée. Dans ce cas il faut bifurquer les tuyaux; la pression du vent ne s’exerçant jamais également sur les deux orifices, l’air en s’engouffrant dans l’un, fait passer violemment la fumée par l’autre. Je ne connais pas d’autre moyen; je vous l’ai déjà proposé, mais vous avez trouvé, non sans raison, que ces tuyaux qui semblent lever deux bras désespérés vers le ciel, seraient forts laids, et vous vous êtes résignée à être enfumée quand souffle une forte bourrasque de l’ouest.
—Le fumiste a cependant posé un tuyau de tôle avec un chapeau tournant... ce qu’il appelle, je crois, une gueule de loup; il m’avait assuré que cela marcherait à merveille, mais c’était pire qu’avant.
—Sans doute, quand il y a remous de vent, tourbillons, par suite d’un obstacle, comme ici, cette gueule de loup s’affole, tourne en tous sens et, dans ses mouvements brusques, elle présente parfois, ne fût-ce qu’une seconde, sa bouche à la bourrasque. Cette bouche remplit alors l’office d’un entonnoir, et l’air, se précipitant dans le tuyau, renvoie la fumée par bouffées jusqu’au milieu de la chambre.