—N'êtes-vous pas un misanthrope, cher poëte? et n'est-ce point parce qu'elle ne fait pas à vos vers l'accueil qu'ils méritent que vous traitez si mal la société?
—Oh! mon Dieu, non... nous ne savons que faire en attendant l'ouverture des salons, et nous causons pour passer le temps: voilà tout.
—C'est vrai! et puisque sans nous en apercevoir, nous avons atteint l'heure du dîner, nous allons entrer ensemble chez Chabert.
Une brillante société était déjà réunie dans le magnifique salon, orné de peintures étrusques et de superbes glaces, du Véry de Baden-Baden, lorsque Roman et son compagnon entrèrent; ils se placèrent et les premiers instants furent consacrés à satisfaire le vigoureux appétit qu'ils devaient à la longue promenade qu'ils venaient de faire.
Après le dessert, Roman qui avait écouté avec plaisir les histoires et les longues dissertations du poëte chevelu, lui demanda, s'il ne conservait pas dans les trésors de sa mémoire, quelques anecdotes concernant les personnes qui se trouvaient en ce moment dans le salon de Chabert?
—Je ne connais, dit le poëte, après avoir promené ses regards autour de lui, parmi les personnes qui sont ici, que cet homme et ces deux jolies femmes.
—Et vous pouvez, sans doute, me raconter des histoires dont ils sont les héros?
—Pour peu que cela vous fasse plaisir.—Par qui commencerai-je?
—Débarrassons-nous d'abord de l'homme qui doit être un bien grand misérable, si Lavater n'est pas un rêveur.
—On devine, à la première vue, que cet homme qui porte la tête haute et le nez au vent, et qui cherche, sans pouvoir y parvenir, à imiter les airs, le ton et les manières des gens distingués avec lesquels il cause en ce moment, est de la plus basse extraction. Examinez, avec un peu d'attention, cette taille courte et ramassée, ces épaules de portefaix, ces cheveux noirs et gras, ces petits yeux de même couleur qui ne lancent que des regards obliques, ces mains dont la rougeur et les rugosités ont résisté à toutes les pâtes d'amande et à tous les savons de toilette imaginables et ces pieds d'une dimension fantastique. Croyez-vous que tout cela puisse appartenir à une nature aristocratique? Cependant cet individu se fait appeler le comte de Bon... de Bon...»