Avant d'arrêter un appartement, il fit observer aux gens de l'hôtel, qu'il désirait, attendu son état maladif, savoir quels étaient ceux qu'il aurait pour voisins, et s'ils ne faisaient pas de bruit; on répondit à ces observations qui parurent toutes naturelles, que l'appartement qui portait le nº 11, était de tous ceux de la maison, celui qui convenait le mieux à sa position; le nº 12 étant occupé par un seigneur italien, qui ne rentrait habituellement que pour se coucher, et qui ne s'occupait, lorsque par hasard il restait chez lui, qu'à lire et à écrire; le nº 13, par une vieille dame sourde qui ne recevait personne, qui ne sortait que le soir pour aller dîner, et rentrait à onze heures au plus tard; et la pièce au-dessus, par le teneur de livres de la maison.
Roman arrêta le nº 11.
Lorsque le lendemain matin il sortit de sa chambre, Salvador, lui-même, en passant près de lui, ne l'aurait pas reconnu; de brun il était devenu blond, des moustaches et une barbe épaisse couvraient son visage, qui de plein et de coloré qu'il était ordinairement, était devenu maigre et pâle, ses yeux étaient en outre cachés sous des lunettes vertes d'une dimension plus qu'ordinaire; enfin, il paraissait si souffreteux, si malingre, si rachitique, que les propriétaires de l'hôtel, en le voyant gagner appuyé sur le bras d'un domestique la voiture qu'il avait fait demander, ne purent s'empêcher de le plaindre et qu'ils se dirent que ce malheureux étranger laisserait ses os en France.
Roman, cependant, ne pensait pas à mourir, les questions adroites qu'il avait faites aux serviteurs de l'hôtel lorsqu'il avait choisi son appartement, lui avaient appris, ainsi qu'on l'a vu, quel était celui occupé par le comte Colorédo; ce renseignement une fois obtenu, il ne lui avait pas été difficile de saisir un moment favorable pour prendre l'empreinte de la serrure, et il sortait pour se procurer les instruments qui lui étaient nécessaires pour opérer au moment opportun.
Roman qui avait déjà exercé à Paris, savait qu'on pouvait trouver au Temple et chez tous les ferrailleurs de la rue de Lappe, des clés de toutes les formes et de toutes les dimensions; il en acheta deux petits trousseaux celles de l'un devaient servir pour les portes extérieures, et celles de l'autre pour les meubles; puis des vrilles, un petit ciseau et une lime; il espérait bien cependant ne pas être forcé de se servir de ces derniers instruments, car il avait déjà remarqué que les serrures des portes et des meubles de l'hôtel de Castiglione, n'étaient, comme celles de presque toutes les maisons garnies, que des serrures de pacotille qui peuvent être ouvertes par presque toutes les clés.
Il n'eut pas de peine à se procurer ce qu'il désirait, et lorsqu'il se trouva seul dans son appartement, il se dit, en se frottant les mains et en jetant sa perruque et sa fausse barbe au plafond, que le plus difficile de l'affaire qu'il projetait était fait, et qu'il ne s'agissait plus que d'avoir de la patience; le hasard, du reste, le favorisa plus qu'il ne l'espérait.
Il était depuis cinq jours seulement à l'hôtel, lorsqu'un matin il entendit dans la chambre de son voisin un bruit inaccoutumé: on ouvrait et on fermait les meubles, on traînait des malles; ce remue-ménage semblait indiquer les apprêts d'un voyage précipité. Le cœur de Roman battit avec violence. Depuis plus d'une heure, chaque mouvement qu'il entendait, augmentait les transes mortelles auxquelles il était en proie, lorsqu'un domestique prononça ces mots fatals: Allez vite chercher une voiture, M. de Colorédo veut partir à l'instant même. Plus de doute, le trésor sur lequel il comptait allait lui échapper. Le son d'une nouvelle voix vint frapper son oreille; c'était celle de l'étranger qui disait au garçon d'hôtel de lui choisir la voiture la plus propre qu'il pourrait trouver et de la prendre à l'heure. Au surplus, ajouta-t-il, faites monter le cocher, je m'entendrai avec lui. Roman, l'oreille appliquée contre la cloison qui séparait son appartement de celui de l'étranger, retenait son souffle afin de ne pas perdre une syllabe. Le cocher demandé arriva.
—Je vous prends à l'heure, dit l'étranger, vous me conduirez d'abord chez Boivin le fameux gantier de la rue de la Paix, puis ensuite à l'ambassade d'Autriche, où vous m'attendrez jusqu'à quatre heures du soir. Combien me prendrez-vous pour tout cela?
Le cocher demanda vingt francs. Le noble italien qui était en réalité aussi avare que Silvia l'avait dit, ne voulait en donner que quinze, et il défendit ses intérêts avec tant de ténacité que le cocher fut obligé de céder. Dix minutes après, Roman, de sa fenêtre, voyait son voisin monter dans le char numéroté qui devait le conduire rue de Grenelle-Saint-Germain.
—C'est cela, dit-il, va danser chez madame d'Appony, je vais, pour ma part, faire danser tes pierreries[242].