—Il y a de si friandes boulettes, reprit le vicomte qu'elles tentent les chiens les mieux élevés et les plus sobres. Du reste si de ce côté votre animal est invulnérable; ne connaît-on pas mille moyens de charmer les chiens, et de rendre aussi doux qu'un mouton, le plus féroce de ces animaux, et puis vous vivez seul, et, depuis la mort de madame Juste, vous ne sortez que rarement, de sorte que vous seriez mort depuis longtemps lorsqu'on commencerait à s'inquiéter de vous.

—Oui, tout cela est possible; mais quand je serais mort, qui indiquerait aux assassins le lieu qui renferme mon or et mon portefeuille? car c'est par extraordinaire que je l'avais apporté avec moi; c'est une imprudence que j'ai commise aujourd'hui pour la première fois, et qui ne se renouvellera plus, je vous l'assure: il est vrai que je n'avais eu à traiter qu'avec une femme et un général de mes amis, et que je ne devais rien craindre de ces deux personnages.

—Ainsi donc, vous êtes persuadé qu'il serait impossible de découvrir votre cachette?

—Oui, M. le vicomte.

—Quelle erreur est la vôtre, mon cher Juste! on la découvrirait, gardez-vous d'en douter. Mais tranquillisez-vous: aucun de ceux avec lesquels vous êtes en relations ne songe à vous faire le moindre mal; car admettons un moment qu'on vous enlève quelques centaines de mille francs, qui, partagés entre trois ou quatre personnes seraient bientôt dissipés, où trouverait-on après un homme comme vous! car vous êtes vraiment notre providence! Quel que soit le chiffre d'une affaire, vous payez comptant; tandis que vos confrères ne donnent que des à-compte; vous savez si bien faire disparaître les objets que vous achetez, qu'une fois qu'ils sont entrés chez vous, on n'en entend plus parler. Avec vous on termine de suite: il est vrai que vous donnez le moins possible; mais qu'est-ce que cela fait? Vous voyez que nous avons le plus grand intérêt à vous conserver. Que deviendrions-nous sans vous? vous nous êtes nécessaire, indispensable; soyez donc sans inquiétude sur votre sort, vous n'avez rien à redouter: on ménage toujours les gens dont on a besoin; et puis d'ailleurs ne vous ai-je pas prouvé la vérité de ce que je viens de vous dire en vous rendant votre portefeuille, que je pouvais garder impunément.

—C'est vrai, mais tous mes clients ne sont pas des nobles gentilshommes bretons. Si ce portefeuille était tombé entre les mains de Coco-Desbraises ou de Délicat, ils l'auraient gardé.

—Il faut convenir, mon cher Juste, que vous faisiez une piteuse grimace à la fois épouvantable et risible tandis qu'il était entre mes mains, la mort était vraiment sur vos lèvres. Vous aimez donc bien l'argent, M. Juste?

—Oh! oui, je l'aime! L'argent et Dieu, voyez-vous, sont les seuls objets de mon culte! L'argent!... mais que faire ici-bas sans argent! N'est-ce pas avec ce métal, avec ce vil métal, comme disent ceux qui n'en possèdent pas, que l'on peut se procurer tous les bonheurs et toutes les satisfactions de cette vie, et toutes les béatitudes de l'autre?

—Je sais, répondit de Lussan, que lorsque l'on possède beaucoup d'argent il devient facile d'obtenir des honneurs, des grades et des places; que pour avoir de superbes chevaux, des équipages magnifiques, de jolies maîtresses, tous les plaisirs enfin, il en faut beaucoup; mais à vous, père Juste, qui vivez comme un anachorète, qui êtes toujours mal vêtu, et qui ne déjeunez jamais au café Anglais, à quoi vous sert, dites-le-moi, tout celui que vous possédez, puisque vous ne savez pas en jouir?

—Je ne sais pas en jouir, M. de Lussan, je ne sais pas en jouir? quelle erreur est la vôtre! Je jouis beaucoup plus que vous; je savoure toutes les délices, tout le bonheur dont vous faites tant de cas; je m'enivre à la coupe que vos lèvres effleurent à peine, et mes jouissances sont d'autant plus grandes et plus délicieuses qu'elles n'entraînent pas après elles les regrets et les désillusions de la vie commune. J'ai comme vous des maîtresses, des chevaux et des équipages: des maîtresses, plus pimpantes et plus jolies, des chevaux de meilleure race, des équipages plus brillants que les vôtres, M. le vicomte de Lussan!