—Ne craignez rien, répondit Silvia, je vous promets que monsieur le marquis prendra vos deux cent mille francs; mais comme je ne veux pas que vous ayez fait pour rien une aussi longue course, vous allez me faire le plaisir de souper avec moi.

Josué voulut en vain se défendre en protestant qu'il n'était pas digne d'un pareil honneur, Silvia lui fit tant de politesse qu'il fût forcé d'avouer que d'après les lois de Moïse, il ne pouvait ni manger ni boire chez une chrétienne.

—Acceptez seulement un biscuit et un verre de vin de Tokay, lui dit Silvia, qui n'avait pas supposé que les lois de Moïse viendraient mettre des entraves à ses projets.

—Hélas! madame la marquise, répondit le malheureux juif poussé dans ses derniers retranchements, nous devons nous abstenir de vins et d'aliments qui ne seraient pas préparés par des enfants d'Israël, le lait même dont nous faisons usage doit avoir été recueilli par nos coreligionnaires.

—Eh bien, mon cher Josué, vos lois sont absurdes, et je veux qu'aujourd'hui, pour me plaire, vous leur désobéissiez; je vous promets du reste que je ne vous ferai pas servir de viandes impures.

Silvia fit servir à messire Josué le souper le plus confortable: une tranche de pâté de foie gras, des cailles en caisse, des confitures de Bar et quelques fruits magnifiques. Le digne Josué n'était pas habitué à manger d'aussi bonnes choses; aussi obéissant en même temps à l'envie de faire, sans qu'il lui en coûtât rien, un excellent repas, et à la crainte de désobliger la marquise qui avait renouvelé ses instances, il se mit à table, et une fois qu'il y fut, il s'en donna à cœur joie; il sablait sans trop faire la grimace les nombreuses rasades de vins généreux que lui versait sa perfide Hébé. Enfin il était tout guilleret lorsqu'il sortit de chez elle à plus de onze heures et demie du soir.

Salvador et Roman, vêtus tous deux d'un costume qui les rendait méconnaissables, attendaient au coin de l'avenue Fortuné, d'où ils pouvaient facilement voir sortir le juif de la maison de Silvia.

Il passa près d'eux pour gagner les Champs-Elysées, il avait posé son vieux feutre de côté et il chantonnait en marchant l'air d'une vieille ballade allemande.

—Je crois, vrai Dieu, dit à voix basse Roman à son compagnon, qu'il est à moitié gris.

—Il l'est parbleu bien tout à fait, répondit Salvador sur le même ton, voilà qu'il pleut à verse et il ne songe seulement pas à ouvrir le parapluie qu'il porte sous son bras.