Le lecteur n'a pas oublié, sans doute, qu'au moment où Silvia venait de rompre avec Servigny, un homme, vêtu du costume des pêcheurs provençaux, s'était introduit dans le boudoir de la cantatrice à laquelle il avait demandé si elle voulait qu'il allât tuer l'homme qui venait de la quitter.

Nous devons maintenant nous occuper de cet homme, que des liens, dont les événements qui vont suivre expliqueront suffisamment la nature, attachaient à Silvia, et qui doit jouer un rôle très-important dans la suite de cette histoire.

Beppo (ainsi se nommait cet homme) quitta Marseille, qu'il habitait ordinairement, aussitôt après le mariage de Silvia avec le marquis de Roselly, pour aller à Fréjus vendre quelques propriétés que son père lui avait laissées.

Lorsque après avoir terminé ses affaires, qui l'avaient retenu à Fréjus beaucoup plus de temps qu'il ne l'espérait, il revint à Marseille, le marquis de Roselly, était mort et Silvia était partie on ne savait pour quel pays. (Nos lecteurs savent qu'elle était alors à Venise où elle s'était rendue pour recueillir ce qui lui revenait de la succession de son mari.)

Beppo, dont la disparition de la cantatrice contrariait singulièrement les projets, prit de suite la résolution de parcourir, l'Italie et la France afin de la retrouver. Il avait déjà visité, sans obtenir de résultats, la plus grande partie des villes de l'Italie, lorsqu'il arriva dans la capitale du royaume lombard-vénitien; apprit sans peine dans cette ville que celle qu'il cherchait y avait séjourné quelque temps et qu'elle en était partie pour se rendre à Lyon.

Beppo dont l'amour sauvage (nos lecteurs ont déjà deviné sans doute que c'était ce sentiment qui l'entraînait sur les traces de Silvia) paraissait s'augmenter avec les obstacles qu'il rencontrait, ne se découragea pas, il se mit immédiatement en route, mais lorsqu'il arriva dans cette dernière ville, Silvia venait de partir avec Salvador, et personne ne put lui dire dans quel lieu elle s'était retirée.

Beppo qui connaissait l'esprit aventureux et l'orgueil démesuré de la femme qu'il aimait, était convaincu que puisque toutes les recherches qu'il avait faites en France et en Italie avaient été inutiles, ce n'était qu'à Paris qu'il pourrait la retrouver, il prit donc la résolution de se rendre de suite dans cette ville.

La mère de Beppo, semblable en cela à presque toutes les provinciales, se faisait de Paris une idée monstrueuse, elle craignait qu'il n'arrivât malheur à son fils, dans cette immense cité, elle le pria donc de renoncer à son projet, mais ses remontrances, ses prières, ses larmes mêmes, furent inutiles; convaincue alors qu'elle ne pourrait le faire changer de résolution, cette bonne femme qui avait pour son fils un de ces attachements sans bornes qui ne sont éprouvé que par les natures agrestes, lui dit que puisqu'il voulait absolument partir elle partirait avec lui, cette résolution combla de joie Beppo, qui de son côté aimait sa mère de toutes les puissances de son âme.

La mère de Beppo n'avait que cinquante-deux ans, sa taille était moyenne mais assez fortement charpentée, ses traits étaient réguliers mais fortement prononcés, des cheveux noirs dans lesquels commençaient à paraître quelques fils argentés, des dents blanches et bien rangées, un teint bruni, par l'habitude de vivre au grand air, composaient un ensemble qu'un artiste aurait aimé à reproduire, mais qui cependant devait paraître un peu rude au premier aspect; la mère de Beppo était l'un des types parfaits de cette race d'hommes connus à Marseille sous le nom des Catalans, qui bien que nés en France, de pères nés en France, ont conservé le langage, les mœurs et le costume d'une autre patrie, qui, depuis des siècles, exercent la même industrie et qui ne s'allient jamais qu'entre eux.

Il y a déjà longtemps que l'on a dit pour la première fois qu'il n'y avait pas de règles qui ne souffrît d'exception; c'est pour cela sans doute que la mère de Beppo se détermina à épouser un assez beau garçon, bien qu'il ne fut pas Catalan, ce beau garçon qui pour obtenir la main de celle qu'il aimait, avait été forcé d'adopter les mœurs de sa nouvelle famille, avait cependant voulu que son fils apprît à lire et à écrire, ce qui du reste avait paru aux doctes du quartier des Catalans une anomalie monstrueuse, de sorte que si Beppo n'était pas tout à fait civilisé, il était un peu moins sauvage que les gens au milieu desquels il avait été élevé.