Lorsque Beppo eut fini de le questionner, cet homme lui répondit qu'il ne pouvait le satisfaire; tout ce que je puis vous dire, ajouta-t-il, c'est que cette dame est actuellement à Paris, que je l'ai rencontrée deux ou trois fois dans un brillant équipage, accompagnée d'un homme jeune, beau et décoré, qui paraît être son mari.

—Mariée! mariée une seconde fois! s'écria Beppo après avoir écouté son compatriote.

Et tour à tour, les expressions de la colère, du ressentiment, du désir de la vengeance se peignaient sur sa physionomie. Après avoir recouvré un peu de calme, il adressa de nouvelles questions à son ancien ami, qu'il ne pouvait se résoudre à quitter, et qui ne put lui répondre autre chose que ce qu'il lui avait déjà dit; il ajouta seulement que c'était sur les boulevards, et au bois de Boulogne, qu'il avait rencontré Silvia; et que, s'il voulait la rencontrer à son tour, il fallait qu'il fréquentât ces parages.

Ces paroles furent un trait de lumière pour Beppo, qui prit de suite la résolution de parcourir les lieux qu'on venait de lui désigner jusqu'à ce qu'il eût retrouvé Silvia; aussi, dès le lendemain, après avoir, durant toute la matinée, parcouru toutes les rues de la Chaussée-d'Antin, car c'était suivant lui dans ce quartier qu'il devait espérer de la rencontrer. Il se posta sur le boulevard des Italiens, vers l'heure à laquelle les équipages commencent à se rendre au bois.

Il y était depuis environ une heure, lorsqu'il remarqua qu'il était devenu le point de mire des regards de tout le monde; il ne savait à quoi attribuer l'importunité de tous ces gens qui se pressaient autour de lui, lorsqu'il fût abordé par un homme d'âge et de physionomie respectables, qui lui adressa la parole en patois provençal.

Beppo, qui parlait le français, il est vrai, mais avec un accent marseillais, très-prononcé, fut charmé de rencontrer une personne avec laquelle il pouvait se servir de l'idiome paternel. Après avoir échangé avec l'étranger les banalités, préliminaires obligés de toute conversation entre gens qui se rencontrent pour la première fois, Beppo lui demanda pourquoi tous les flâneurs du boulevard le regardaient avec tant d'attention.

—C'est que votre costume n'est pas semblable à celui qu'ils portent; il n'en faut pas davantage pour attirer les regards des lions et des lorettes qui se promènent ici, lui répondit le vieux Provençal.

Jusqu'alors, il n'était pas venu à la pensée de Beppo que son costume fût ridicule, et s'il n'avait pas eu un but à atteindre, il aurait probablement bravé les regards des curieux, et gardé son costume de pêcheur, qui lui paraissait, au moins, aussi gracieux que les habits étriqués de tous ceux qu'il rencontrait; mais il comprit que, pour réussir, il ne fallait pas que sa personne fût remarquable, et il pria son nouvel ami de lui indiquer un lieu où il pourrait acheter des vêtements à la mode. Celui-ci l'envoya au marché Saint-Jacques, de sorte que, le lendemain, le pêcheur catalan, qui avait quitté son large pantalon de toile, son bonnet de laine brun, et son caban de même étoffe et de même couleur, pour endosser une belle blouse de toile bleue, ornée de broderies de toutes les couleurs, un pantalon de velours à petites côtes, que dans sa naïveté il trouvait superbe, et se coiffer d'une casquette de drap à grande visière, avait tout à fait l'aspect d'un débardeur endimanché, et qu'il put parcourir sans craindre d'être remarqué, les lieux où il espérait toujours rencontrer Silvia, c'est-à-dire, la ligne des boulevards, la grande avenue des Champs-Elysées, et l'allée fashionnable du bois de Boulogne.

Un matin, étant sorti à la pointe du jour de l'auberge du Cheval blanc, marché Lenoir, faubourg Saint-Antoine, où il logeait, avec sa mère, depuis son arrivée à Paris, il se dirigea, contre son habitude, vers la barrière du Trône.

Il avait pris la résolution de suivre les boulevards extérieurs jusqu'à la barrière de l'Etoile, d'où il voulait revenir chez lui en traversant Paris. Arrivé au but qu'il s'était assigné, il s'aperçut que la promenade matinale qu'il venait de faire, lui avait ouvert l'appétit, et, comme à ce moment, il se trouvait justement devant le temple culinaire, ouvert par Graziano aux amateurs du macaroni à l'italienne, et des côtelettes de veau à la milanaise; il entra. Et se fit servir un bon déjeuner qu'il expédia assez rapidement, et il venait de savourer une demi-tasse de café, accompagnée d'un petit verre de cognac, lorsque le bruit d'un équipage qui venait de Neuilly, et se dirigeait vers Paris, lui fit machinalement tourner la tête.