Après avoir pris un léger repas en compagnie de sa mère, qui ne pouvait se lasser d'admirer son fils qui, disait-elle, ressemblait à un prince, il monta dans le cabriolet-milord qui l'avait amené, et se fit conduire à la demeure de Silvia.

Il avait remarqué sur le comptoir du marchand tailleur plusieurs cartes-porcelaine, une entre autres, portant une couronne de comte, l'avait particulièrement frappée par son extrême élégance; il l'avait prise pour l'examiner de plus près, et machinalement il l'avait mise dans sa poche. Tandis que son véhicule suivait la grande avenue des Champs-Elysées, il se demandait sous quel nom il se ferait annoncer chez Silvia, et il ne pouvait trouver de réponse à cette question, tant il est vrai que ce sont souvent les choses les plus simples qui nous embarrassent le plus.

—Ma foi, se dit-il enfin, je donnerai cette carte que par hasard j'ai conservée sur moi, et c'est bien le diable si M. le comte de Badimont n'est pas admis sans difficultés.

Arrivé à la porte de l'hôtel de Silvia il sonna. Il allait donc voir celle qu'il cherchait depuis si longtemps, il allait lui parler, et cet entretien devait décider du sort de toute sa vie, aussi son cœur battait à rompre sa poitrine, et ce n'est qu'à grand'peine qu'il pouvait se contenir. Il demanda au suisse (Silvia avait un suisse) madame la marquise de Roselly.

—Il ne fait pas jour chez madame la marquise, lui répondit une femme de chambre qui se trouvait par hasard dans le logement du cerbère galonné.

Beppo, qui n'avait pas eu le temps d'apprendre les us et coutumes de la fashion parisienne pendant le temps qu'il avait exercé aux îles d'Hyères la profession de pêcheur, ne savait trop ce que voulait dire la femme de chambre; aussi craignant qu'elle ne l'eût pas bien compris, il renouvela sa demande.

—J'ai déjà eu l'honneur de dire à monsieur, lui répondit la camériste, qu'il ne faisait pas encore jour chez madame la marquise, qui ne reçoit que de midi à quatre heures; si cependant monsieur veut laisser son nom...

Beppo comprit alors ce que voulait dire cette domestique, qu'il avait prise d'abord pour une demoiselle de bonne maison. Après lui avoir dit qu'il reviendrait, il alla se promener en attendant l'heure indiquée.

Lorsqu'il revint, il faisait enfin jour chez madame la marquise. Après avoir donné sa carte à la camériste et quelques minutes d'attente dans un salon où toutes les recherches du luxe et de l'élégance avaient été réunies, il fut enfin introduit dans le boudoir que nous connaissons déjà. Craignant que son apparition subite ne fît jeter à Silvia un cri de surprise; il avait pour la saluer posé sur ses lèvres l'index de sa main gauche, précaution bien inutile il est vrai, car le costume qu'il portait avait tellement changé l'aspect de sa physionomie, que Silvia ne le reconnut pas d'abord; ce ne fut que lorsque pour répondre à la question qu'elle lui faisait de lui faire connaître le motif de sa visite, il prononça quelques mots, que, reconnaissant sa voix, elle s'écria:

—Ciel! Beppo.