Silvia pâlit légèrement, le passé lui avait appris que le pêcheur était incapable de manquer à un serment semblable à celui qu'il venait de faire.

—Parlez-donc, dit-elle avec une légère expression de dédain, qui n'échappa aux regards pénétrants de Beppo, parlez donc, je vous écouterai puisque je ne puis faire autrement.

—Aussi bien, il faut que tout cela finisse, dit Beppo, se parlant à lui-même à voix basse.

Il s'était assis près d'un petit guéridon sur lequel, quelques jours auparavant, Silvia avait servi à souper au vieux juif. Il tenait sa tête entre ses deux mains, et paraissait enseveli dans de profondes et tristes réflexions.

—Je vous attends dit Silvia.

—Vous me disiez tout à l'heure que vous n'aimiez pas les vieilles histoires, il faut cependant que vous en écoutiez une dont vous connaissez déjà tous les détails.

«Une jeune femme qui cachait sous la physionomie d'un ange l'âme d'un démon, vint un jour trouver dans sa cabane un pauvre pêcheur qui jamais ne lui avait adressé la parole.

»Elle savait cependant que ce pêcheur l'aimait de toutes les forces de son âme, qu'il la révérait à l'égal d'une madone, qu'elle était devenue la pensée de tous ses jours, le rêve de toutes ses nuits; car elle avait remarqué qu'il suivait partout ses traces, et elle avait lu dans les regards qu'il osait à peine jeter sur une aussi grande dame, la violente passion qu'elle lui avait inspirée. Cette jeune femme vint donc trouver le pêcheur.

»Elle n'attendit pas qu'il lui fit l'aveu de ses sentiments, elle lui dit qu'elle les avait devinés, et qu'il ne lui était pas défendu d'espérer; puis, lorsqu'elle l'eut enivré de sa parole, fasciné de ses regards, elle lui mit un poignard dans la main et lui dit d'aller tuer un homme qui devait, à une certaine heure, passer dans un lieu qu'elle lui désigna. Comme il hésitait, elle lui raconta une histoire qui eût justifié un crime, si un crime pouvait être justifié, histoire qu'elle inventa à l'instant même, et qui, cependant, arracha des larmes à celui qui l'écoutait. Elle lui dit, à cet homme qui était fou, qu'elle l'aimait depuis le jour où pour la première fois elle l'avait vu, et que ce n'était que depuis ce jour, que la tyrannie de celui qu'il fallait frapper lui était devenue insupportable; elle lui dit que cet homme était le seul obstacle qui s'opposait à leur bonheur; que lorsqu'il n'existerait plus, elle serait libre, et qu'elle se trouverait heureuse de partager avec lui le modeste avenir qu'il était à même de lui offrir. Le misérable promit de faire tout ce que voulait l'enchanteresse, et comme elle paraissait douter de sa parole, il lui jura par Notre-Dame de la Garde d'accomplir ses desseins. Faut-il vous dire le reste? Il s'embusqua au coin d'une rue, il attendit dans l'ombre un homme qui ne songeait pas à se défendre, et il lui plongea dans le cœur le poignard que voici.»

—Tous les détails de l'histoire que je viens de vous raconter, sont-ils exacts, madame la marquise?