Pendant plusieurs jours, il chercha vainement ce qu'il désirait, et cela ne doit pas étonner; il voulait un logement faisant partie d'une maison située dans un quartier isolé et très-peu habité; il voulait que ce logement fût lui-même éloigné de toute habitation, et disposé de manière à ce que, si par hasard ceux qui l'habitaient venaient à pousser quelques cris, ces cris ne pussent être entendus par d'officieux voisins: cela n'était donc pas facile à trouver, surtout dans une ville comme Paris, où chacun sait ce que vaut un pouce de terrain, et agit en conséquence, de sorte que les habitations y sont aussi rapprochées l'une de l'autre que les alvéoles d'un gâteau d'abeilles; il trouva cependant ce qu'il voulait dans la rue Contrescarpe-Saint-Marcel au nº 21.

Cette maison, double en profondeur, est élevée, sur la rue, d'un entre-sol et de cinq étages, ce qui constitue déjà une hauteur très-raisonnable; mais le propriétaire ayant, à ce qu'il paraît, remarqué que sa maison était assez solidement bâtie pour supporter un bâtiment supplémentaire, a fait construire sur le toit une sorte de pavillon carré composé de deux grandes pièces superposées l'une au-dessus de l'autre, qui augmente de deux cents francs environ les valeurs locatives de sa maison.

Des fenêtres de ce logement, qui fait partie d'une maison située sur le point culminant du quartier le plus élevé de Paris, on découvre toute la capitale et les campagnes environnantes, et l'on est si rapproché du ciel que les mille bruits de la grande ville ne viennent plus frapper les oreilles que comme un vague murmure, Aussi le pavillon de la maison sise rue Contrescarpe-Saint-Marcel, nº 21, est-il assez ordinairement habité par des poëtes, jaloux de se rapprocher autant que possible des astres auxquels ils adressent leurs invocations. Quoiqu'il en soit, il était inoccupé à l'époque où Beppo cherchait un logement pour lui et sa mère, et comme il paraissait réunir toutes les conditions qu'il désirait, il s'empressa de le louer et de venir s'y établir, après l'avoir meublé de tous les objets nécessaires à un ménage.

Il fallait, après avoir établi sa mère dans cette espèce de vaste pigeonnier, que Beppo la déterminât à lui prêter aide et assistance en cas de besoin: cela ne lui fut pas difficile.

Lorsqu'il lui eût dit qu'il était persuadé que s'il tenait en son pouvoir, seulement pendant quelques jours, la femme qu'il aimait, il était sûr qu'elle changerait de résolution; que lorsqu'elle le rebutait, elle ne faisait que céder aux influences étrangères dont elle était entourée, et que ce n'était que pour la soustraire à ces mêmes influences qu'il voulait l'enlever; la bonne femme, qui ne désirait rien au monde que le bonheur de son fils, qu'elle croyait incapable de commettre une mauvaise action, et qui, de plus ignorait la condition de celle dont il lui parlait, lui promit tout ce qu'il voulut.

Beppo venait de s'assurer le concours d'un auxiliaire aussi dévoué que possible, la cage était trouvée; cage assez jolie vraiment et pourvue de tout ce qui pouvait rendre l'existence supportable à une femme habituée à toutes les aisances du luxe et du confort, il ne s'agissait plus que d'y faire entrer l'oiseau auquel elle devait servir de prison, c'était le plus difficile. Cependant Beppo ne désespérait pas de réussir; il savait par expérience qu'avec beaucoup de patience et de résolution on peut faire beaucoup de choses, et enlever une femme lui paraissait beaucoup moins difficile que de découvrir une adresse dans une ville comme Paris. Il faut ajouter encore qu'il comptait un peu sur le hasard, et qu'il se disait, que puisqu'une première fois déjà il était venu à son aide, il n'était pas impossible qu'il le favorisât une second fois.

Il n'avait donc pas de plan arrêté; il se bornait seulement à errer sans cesse aux environs de la maison de Silvia, attendant du hasard une occasion favorable qu'il se promettait bien de ne pas laisser échapper.

Silvia était presque aussi superstitieuse que son amant: c'est une loi fatale à laquelle doivent obéir tous ceux qui n'ont pas la conscience très-nette; elle croyait donc comme lui aux songes, aux présages et à l'influence des jours; et très-souvent le matin elle allait consulter une devineresse assez célèbre, experte en phrénologie, physiognomonie, cartomancie, aéromancie, chiromancie, astrologie judiciaire, magnétisme et autres fariboles, qui demeurait dans la rue des Vignes, à Chaillot.

Comme elle ne se souciait pas de mettre ses gens dans la confidence de cette faiblesse, et que le domicile de la pythonisse n'était pas très-éloigné de son hôtel, puisque pour s'y rendre il ne fallait que traverser les Champs-Elysées, elle y allait à pied et très-simplement vêtue. Beppo qui, ainsi que nous venons de le dire, était sans cesse dans les environs de son hôtel, vêtu tantôt d'une manière, et tantôt d'une autre, devait donc infailliblement finir par la rencontrer.

C'est ce qui arriva par une sombre et pluvieuse matinée que Silvia avait justement choisie, afin de ne pas être remarquée, et au moment où lui-même, bien persuadé que celle qu'il attendait ne sortirait pas par un aussi mauvais temps que celui qu'il faisait, allait se retirer.