»Chacun d'eux faisait des suppositions et bâtissait des châteaux en Espagne; ils se voyaient déjà possesseurs d'immenses trésors, et leur seule crainte était que les commissaires de la nation ne vinssent les en dépouiller; aussi il aurait fallu voir combien étaient sages les plans de conduite qu'ils se traçaient, afin de ne pas éveiller les soupçons et pour transporter à leur domicile les caisses ou la caisse qui devaient contenir le trésor qu'ils croyaient déjà posséder. Ils buvaient depuis déjà bien longtemps, et les fumées du petit vin du pays commençaient à leur obscurcir le cerveau, lorsque sonna la douzième heure de la nuit: il faut partir, dit l'un d'eux, il est temps; puis tout s'armèrent des outils et des pioches qu'ils croyaient nécessaires pour leur expédition nocturne, et ils se mirent bravement en route.

»Arrivés sur le terrain et éclairés seulement par la faible lueur d'une chandelle, ils commencèrent par débarrasser la place des gravois et de la terre qu'ils y avaient amoncelés, puis ils essayèrent de lever la trappe, mais leurs premiers efforts furent inutiles, ce ne fut qu'après un assez long travail qu'elle céda, et leur laissa voir une seconde trappe; celle-ci était fermée à l'extérieur par un énorme verrou. Ce n'était pas une petite affaire que de le tirer, ce verrou, la rouille l'avait tellement scellé dans sa gâche, qu'il paraissait impossible d'en venir à bout, aussi ce ne fut qu'à grands coups de marteaux que trois des ouvriers que le quatrième éclairait avec la chandelle qu'il tenait à la main, parvinrent à le faire glisser sur sa plaque; enfin la trappe fut ouverte. Au même moment une flamme bleuâtre sortit du gouffre béant qu'elle laissait entrevoir, et les quatre malheureux ouvriers tombèrent morts comme s'ils avaient été frappés de la foudre.

»Le lendemain matin d'autres ouvriers chargés comme ceux dont je viens de vous raconter la fin malheureuse d'enlever les plombs et les fers, trouvèrent les cadavres de leur quatre camarades dans le trou que ceux-ci avaient creusé la veille; ils n'avaient aucune blessure, on remarquait seulement sur leur visage et sur leurs mains, des traces à peu près semblables à celles que laisse l'électricité; cette mort extraordinaire jeta l'épouvante dans tout le pays, on se dit de suite que ces ouvriers avaient été frappés par le feu du ciel qui ne voyait pas sans colère la démolition de toutes les nobles demeures de la France; il est bon d'ajouter que chaque fois qu'on donnait un coup de pioche de ce côté, on entendait des gémissements sourds qui semblaient venir du caveau où les quatre ouvriers avaient trouvé la mort à la place du trésor qu'ils cherchaient; tous les habitants du pays, c'est-à-dire tous ceux qui croyaient à Dieu et qui vénéraient les saints, entendirent ces gémissements, si bien qu'à compter de ce jour, personne ne voulut plus venir démolir ce pavillon. Les nouveaux propriétaires du château avaient bien voulu me laisser occuper une petite chambre située au-dessus de l'ancienne loge du suisse, et j'avais plusieurs fois trouvé l'occasion de leur rendre quelques petits services, autant pour m'obliger, que pour ne pas blesser les gens du pays qui ne les voyaient pas déjà d'un très-bon œil, et qui s'étaient attachés à ce pavillon, par cela seulement, qu'il y revenait des esprits qui se seraient mis à courir la campagne si on les avait privé du lieu qu'ils avaient choisi pour leur domicile, ils se déterminèrent à ne point faire venir de Paris des gens qui auraient volontiers fait ce que ceux du pays ne voulaient pas faire, et à laisser subsister ce pavillon.

»Voilà, messieurs, comment il se fait que le pavillon des gardes n'a pas été démoli, on a attribué ce miracle à la puissante intercession d'un aumônier de madame de Pompadour, mort en odeur de sainteté, et qui fut dit-on enterré dans le caveau situé sous le pavillon; c'est donc ce saint aumônier qui a conservé cette habitation, et qui a tué les quatre hommes qui venaient troubler ses cendres.»

Les domestiques pour la plupart sont très-peu religieux, mais en revanche, ils sont presque aussi superstitieux que les voleurs, ceux de Salvador subissaient la loi commune, aussi le récit que venait de leur faire le père Coquardon, avait-il produit sur leur esprit une certaine impression; cependant l'un d'eux qui voulait faire l'esprit fort et le beau parleur, prétendit qu'il n'avait pas plus peur des diables que des saints aumôniers, et que si les uns ou les autres avaient du pouvoir, ils n'avaient qu'à le lui faire voir, qu'ils les attendait de pied ferme, enfin, une multitude de fanfaronnades semblables.

Cependant lorsque après avoir serré la main du vieux Coquardon, et bu le coup de l'étrier, il fallut sortir du cabaret pour retourner au pavillon, ce brave à trois poils ne voulut pas aller se coucher seul, et il s'en fut à l'écurie retrouver le cocher.

Le lendemain matin, Roman vint examiner si les instructions données par lui la veille avaient été exécutées, et si tout était bien en ordre; il n'eut que des félicitations à adresser aux domestiques qu'il avait amenés au pavillon, et il se retira très-satisfait après avoir vu que le logis était en état de recevoir bonne et nombreuse compagnie.

En effet, tant que dura la belle saison, Salvador donna des fêtes et reçut à sa maison des champs toute l'élite de la fashion parisienne; mais une fois l'hiver venu, il n'y fit plus que de rares apparitions, et seulement le soir et pour y apporter le produit de quelque vol dont il ne voulait pas se défaire de suite. C'est ainsi que dans le premier chapitre de cet ouvrage, nous l'avons vu y apporter en compagnie de Roman, les bijoux et les pierreries enlevées au malheureux joaillier Loiseau, qui venait enfin d'être dévalisé par le triumvirat, après avoir été longtemps tenu en joue.

Le lecteur se rappelle sans doute que le vicomte de Lussan n'avait voulu recevoir que dix mille francs pour sa part dans ce vol, dont l'importance était au moins de cinquante mille francs; telle était en effet la manière d'agir ordinaire de ce noble personnage, le vicomte se contentait d'une part beaucoup moins considérable que celle allouée à ses complices; mais cette part, il voulait, ainsi que nous l'avons déjà dit, la recevoir de suite et en argent ou en billets de banque.

Maintenant que nous sommes revenus à notre point de départ, nous reprendrons où nous l'avons laissé notre récit, qui ne sera plus interrompu que lorsque nous aurons à apprendre à nos lecteurs ce qui arriva à Servigny, du moment où il quitta Salvador et Roman après la lutte contre les gendarmes de la brigade de Beausset, jusqu'à celui ou nous le retrouverons.