Les bords de la Seine, à cet endroit, sont couverts d'une végétation luxuriante et semés de jolies habitations qui se détachent blanches sur le fond vert du paysage, et se mirent dans le fleuve dont les ondes argentées coulent entre deux rives fleuries; souvent le clapotement de l'eau et une colonne de fumée qui se détache en capricieuses spirales sur le fond bleu du ciel, annonce l'arrivée d'un bateau à vapeur, qui conduit à Corbeil, à Ris, ou à Soisy-sous-Etiolles, les bons citadins, qui vont oublier sous de frais ombrages, les soucis de la veille et ceux du lendemain.

Le pavillon dont nous venons de parler avait été réparé et décoré avec goût, par les soins d'un propriétaire spéculateur; et peu de temps avant le jour où commence cette histoire, une élégante calèche y avait amené les personnes qui venaient de le louer.

C'étaient deux hommes dont le costume et les manières annonçaient des gens distingués; le plus jeune portait à la boutonnière de son frac le ruban rouge de la Légion d'honneur; le plus âgé était porteur d'une de ces bonnes et joviales physionomies qui annoncent que celui auquel elles appartiennent est parfaitement content de son sort. La rotondité de toute sa personne, l'ampleur calculée de ses habits, coupés sans prétention, la magnifique épingle qui attachait sa cravate à une chemise de fine toile de Hollande, et la chaîne d'or dont les nombreux anneaux brillaient sur son gilet de piqué blanc, lui donnaient l'aspect d'un riche financier. Ces deux hommes, après avoir examiné avec la plus scrupuleuse attention l'habitation dont le propriétaire leur faisait les honneurs avec cette politesse obséquieuse qui caractérise le spéculateur qui vient de terminer une excellente affaire, parurent assez contents de ce qu'ils venaient de voir, et le plus jeune donna l'ordre au chasseur doré sur toutes les coutures qui le suivait à distance, de faire décharger des voitures de déménagement qui venaient d'arriver, amenant tout un monde de domestiques et de tapissiers-décorateurs.

Le propriétaire attendait avec une certaine impatience l'ouverture des caisses qui contenaient les meubles qui devaient garnir les lieux; il était persuadé d'avance qu'ils étaient d'une valeur plus que suffisante pour répondre des loyers; cependant il était bien aise de les voir; son attente ne fut pas trompée, tous les meubles étaient neufs et du meilleur goût. D'autres caisses renfermaient de magnifiques cristaux, des porcelaines peintes et dorées, de l'argenterie et bien d'autres choses encore. Les tapissiers-décorateurs, aidés par les domestiques du nouveau locataire, eurent bientôt mis tout en place. Cela fait, les étrangers, après avoir donné à tout le coup d'œil du maître et fait rectifier ce qui ne leur parut pas convenable, se retirèrent emportés par le brillant véhicule qui les avait amenés.

Tant que dura la belle saison, ils reçurent à leur pavillon belle et nombreuse compagnie; mais au commencement de l'automne qui suivit, tous les services furent emballés et remportés à Paris; les étrangers ne firent plus à Choisy-le-Roi que de rares apparitions, et les volets et les portes du pavillon restèrent constamment fermés.

Cette histoire commence vers la fin d'une sombre journée du mois de février. L'aspect du paysage dont nous avons esquissé les traits principaux est bien changé; le loriot au plumage doré ne siffle plus sous la ramée; les bateaux à vapeur ne glissent plus joyeusement sur les ondes unies de la Seine; le soleil n'éclaire plus les habitations qui couronnent les deux rives du fleuve. Le ciel d'un gris terne ressemble à une immense nappe de plomb; une pluie fine qui tombe depuis le matin avec un bruit monotone a détrempé le sol qui est couvert de larges flaques d'eau; le vent gémit à travers les vieux arbres; les eaux du fleuve, si limpides lorsqu'elles réfléchissaient l'azur d'un beau ciel, sont devenues ternes et limoneuses.

Deux hommes, misérablement vêtus, rôdaient depuis quelques instants autour du pavillon des gardes. Avec la nuit, le froid était devenu plus vif et avait converti en brillants stalactites chaque goutte de pluie qui s'était arrêtée sur les rameaux dépouillés.

Il n'apparaissait pas de lumière à l'intérieur. Les deux hommes qui marchaient près l'un de l'autre s'arrêtèrent au même instant, comme s'ils avaient obéi à la même pensée. Tout était calme autour d'eux; seulement à de rares intervalles, on entendait retentir le son aigu du sifflet des conducteurs de wagons, ou les aboiements du chien de garde de quelque ferme isolée.

—Tu le vois, je ne me suis pas trompé, dit à voix basse à son compagnon l'un de ces deux hommes, la taule[1] n'est pas habitée.

—C'est bien, il ne s'agit plus que d'enquiller[2]. Tu as les halènes[3]?