—Le marquis de Pourrières, s'il faut croire plusieurs de mes clients auxquels je n'ai pas le droit de suspecter la bonne foi, est un gentilhomme aussi noble de cœur que de souche, il est venu se fixer à Paris il y a deux ans environs, et de suite, grâce aux recommandations qu'il avait apportées de sa province, il a été admis dans les meilleurs salons; il était lorsqu'il quitta la Provence, commandant de la garde nationale de son canton, membre du conseil-général de son département, chevalier de la Légion d'honneur; et venait d'être nommé auditeur au conseil d'Etat; il est riche, jeune encore, et il peut, dit-on, prétendre à tout. Pendant quelque temps, il a été très-chagrin de la perte qu'il a faite d'une dame qu'il devait épouser; à ce qu'on assure, cette dame que l'on nommait la marquise de Roselly, est disparue sans que l'on ait jamais pu savoir ce qu'elle était devenue; les démarches que le marquis de Pourrières a faites et fait faire, les recherches de la police ont été inutiles; comme je viens d'avoir l'honneur de vous le dire; le marquis pendant assez longtemps, a été très-affligé, mais maintenant il est, sinon tout à fait, du moins à peu près consolé; on ajoute qu'il a l'intention de se marier, ce qui ne lui sera pas difficile, car il n'est pas un père qui ne soit heureux d'accorder la main de sa fille à un aussi galant homme.
Tout ce que venait de dire le docteur, avait plongé Lucie et Laure dans le plus profond étonnement, ainsi; cet homme, si noble de race et de caractère, si riche, si bien posé dans le monde, la comtesse l'avait rencontré dans un des lieux les plus infâmes de la capitale; il y paraissait très à son aise, et il était vêtu d'un costume en harmonie parfaite avec le ton, les manières et le langage qui avaient été les siens pendant un certain laps de temps, c'était là un étrange mystère, mystère auquel Lucie se trouvait mêlée, et qu'il était de son intérêt, (du moins elle le croyait), de chercher à pénétrer; Laure de son côté, bien qu'elle n'attachât pas à cet événement autant d'importance que son amie, n'aurait pas non plus été fâchée de voir ce singulier marquis qui courait les rues de Paris vêtu d'un costume qui, suivant elle, devait le rendre laid à faire peur.
Les deux femmes dominées toutes deux par le même sentiment, la curiosité, et quelle est la fille d'Eve, qui, quelles que soient les qualités qu'elle possède, n'est pas quelque peu curieuse, se regardaient toutes deux en silence.
Laure fut la première qui rompit la glace.
—Je devine, dit-elle à son amie, ce que tu n'oses me dire? tu as envie de me demander s'il faut confier à notre bon docteur l'événement de la rue de la Tannerie.
Lucie fit un signe affirmatif.
—Eh! bon Dieu! je n'y vois pas d'inconvénient, cet événement pouvait arriver à tout le monde, et il n'y a rien dans tout ceci que tu doives cacher; tu feras bien, après tout, de prendre les conseils d'un homme qui nous porte assez d'intérêt pour nous rendre service si cela est nécessaire, et qui a assez d'expérience pour te dire si tu as raison de t'inquiéter, ou si tu te fais un monstre d'une chimère.
La comtesse de Neuville, sentait que son amie avait raison, cependant ce ne fut qu'après avoir hésité quelques instants, qu'elle se détermina à raconter au docteur Mathéo, ce qui lui était arrivé deux jours auparavant, dans le cabaret de la Sans-Refus, à la suite de la blessure qu'elle s'était faite en sortant de chez Eugénie de Mirbel.
Le docteur, qui avait écouté la comtesse avec beaucoup d'attention, lui répondit qu'en définitive, elle ne devait pas craindre les suites de cet événement, et il ajouta, qu'il n'était pas probable, que l'homme dont, pendant quelques instants elle avait eu à se plaindre, et le marquis de Pourrières fussent le même individu.
—Vous venez de me dire, ajouta-t-il, qu'au moment où, accompagnée de votre amie, vous vous étiez échappée de ce repaire, vos cris y avaient attirés plusieurs personnes, n'est-il pas possible que le marquis de Pourrières se soit trouvé parmi elles, et que ce soit lui qui ait ramassé votre carnet et vous l'ait envoyé?