Ce n'est pas certes sans éprouver un vif sentiment de crainte que nous nous sommes déterminé à écrire les quelques lignes qui suivent, bien qu'elles trouvent ici une place toute naturelle. La matière dont nous allons nous occuper a été si souvent traitée, elle a fait si souvent l'objet des méditations des hommes du plus grand mérite, qu'on trouvera peut-être que nous sommes bien présomptueux d'oser parler après eux et de nous exposer à un parallèle qui, nous le comprenons, ne peut que nous être désavantageux; mais comme beaucoup d'autres, nous avons voulu apporter notre pierre à l'édifice que l'on bâtit en ce moment, nous avons cru que nous devions aussi à l'humanité le compte rendu des impressions que nous ont laissées un long contact avec les malfaiteurs de toutes les catégories; nous avons pensé enfin que là où la science avait avancé tous ses arguments, développé toutes ses théories, accrédité tous les systèmes, l'expérience pratique pouvait encore élever la voix et proclamer ses convictions.
Afin que les nôtres restent vierges, nous n'avons lu aucun des ouvrages écrits sur la matière et c'est un hommage que nous avons rendu aux auteurs de ces œuvres, car ce n'est que parce que nous avons craint de subir l'influence acquise à leur célébrité et à leurs talents que nous n'avons pas voulu les lire. Nous avons compris qu'après les avoir lus nous ne pourrions être autre qu'eux-mêmes, et qu'alors ce ne serait plus notre individualité que nous apporterions dans la discussion d'idées toutes pratiques. Nous n'avons cherché d'inspirations que dans notre cœur et dans de longues et consciencieuses observations.
Depuis longtemps déjà, mais particulièrement durant les quelques années qui viennent de s'écouler, les philanthropes ont cherché les moyens d'améliorer le sort et l'état moral des prisonniers; mais soit qu'ils aient mal compris la question, soit que leurs systèmes divers n'aient pu recevoir une application immédiate, toujours est-il, que si l'on a fait quelque chose pour le bien-être physique des détenus, il reste encore beaucoup à faire, si ce n'est tout, pour leur bien-être moral, nous croyons qu'on peut expliquer ainsi la nullité des résultats, des innovations récemment essayées: les uns n'ont vu chez les condamnés que les victimes d'un état social mal organisé, et, dès lors, ils ont présenté pour être appliquées à tous, certaines théories qui ne pouvaient recevoir qu'une application exceptionnelle; les autres au contraire, n'ont voulu tenir aucun compte de la faiblesse de l'humanité et des circonstances qui pouvaient exercer une certaine influence sur la destinée l'homme; ils ont creusé pour ainsi dire un abîme entre l'innocent et le coupable, et ont voulu bannir à jamais de la société, tous ceux qui avaient failli, et qui, par cela seul, suivant eux, devaient toujours en être le fléau. La trop grande indulgence de ceux qui ont cherché à expliquer tous les crimes par l'organisation actuelle de la société, les a empêché d'atteindre le but qu'ils s'étaient proposé, et la sévérité des autres le leur a fait dépasser.
Si l'on adoptait les opinions des premiers, il ne faudrait plus de lois répressives, et si au contraire on n'écoutait que les derniers, une même peine devrait frapper tous les coupables: la mort.
On a dit souvent que pour bien apprécier la juste portée de nos lois répressives, il serait à désirer que l'on pût étudier l'intérieur des établissements destinés à ceux qui les ont violées, en vivant au milieu des prisonniers qui ne devraient pas se douter de cette captivité volontaire, ce serait en effet le seul moyen d'apprécier à sa juste valeur l'efficacité des peines prononcées par nos codes. Mais il est d'autant plus facile de concevoir l'impossibilité d'une semblable expérience, qu'il faudrait que le séjour que le philanthrope se déterminerait à faire dans les bagnes et les prisons, fût assez long pour rendre complet l'examen des hautes questions qui se rattachent à notre législation criminelle.
Les événements de sa vie, ont donné à l'auteur de ce livre le triste avantage de pouvoir étudier sur les lieux mêmes les mœurs des prisonniers. Il croit donc pouvoir soumettre aux hommes éclairés et impartiaux le résultat de ses observations, et il s'estimera heureux s'il peut appeler l'intérêt des véritables philantropes sur des hommes qui en sont quelquefois plus dignes qu'on ne le suppose.
La première question à se poser avant de proposer aucune réforme pénitentiaire est celle-ci: la société, en infligeant des peines aux coupables, n'a-t-elle pour but que de les punir sans s'inquiéter de leur sort à venir, ou veut-elle les ramener au bien pour les rappeler ensuite dans son sein.
Dans la première hypothèse, hypothèse monstrueuse et qui révoltera tous les esprits sages, la société n'aurait à s'occuper que des lois préventives; tous ses efforts devraient se borner à moraliser les classes pour diminuer le nombre des coupables. Quant aux lois répressives, elles seraient toutes à supprimer, ainsi que nos prisons et nos bagnes, qui ne seraient alors que des causes de dépenses inutiles. Dès le moment en effet qu'on désespérerait de tous les coupables, tous devraient être anéantis sans miséricorde, et le code de Dracon qui condamnait à mort pour les plus légers délits, devrait être exhumé et remis en vigueur; il garantirait au moins la société si dominée par un sentiment d'égoïsme. Elle n'a d'autre but, en frappant les coupables, que d'assurer la sécurité sans se préoccuper de leur amélioration.
Si nous jetons les yeux sur le code de nos lois, nous voyons qu'on a gradué les peines, qu'on a cherché à les proportionner aux crimes et aux délits, qu'on a laissé en outre aux magistrats chargés de les appliquer, la faculté de les modérer encore, suivant que le coupable leur paraîtrait mériter, soit par ses antécédents, soit par son repentir, plus ou moins d'indulgence; nous en concluons que le législateur a pensé que l'homme qui avait mérité une peine temporaire, pouvait s'amender et reprendre dans la société la place qu'il n'avait que momentanément perdue.
Cette conviction du législateur n'est pas, et nous en remercions Dieu, une vaine illusion; un très-grand nombre de condamnés pourraient en effet se corriger, si l'autorité voulait bien prendre des mesures pour arriver à ce résultat. Mais pour qu'il en soit ainsi, il faut qu'elle se persuade bien que le prisonnier est toujours un membre de la famille et qu'elle n'a reçu de la société la mission de le punir qu'afin de le rendre meilleur.