Qu'on ne nous dise pas que l'ivresse par elle-même, ne portant préjudice à personne, ne peut être rangée au nombre des délits; il ne doit pas être permis à un membre de la société de dégrader en lui l'humanité jusqu'à le priver du caractère distinctif qui sépare l'homme de la brute, c'est un suicide moral que nos lois ne doivent pas autoriser; d'ailleurs l'ivresse est un scandale, un outrage à la morale publique, que l'autorité peut certainement réprimer sans être accusée de porter atteinte à la liberté individuelle. Vous avez supprimé les maisons de jeux; vous poursuivez les maîtres d'établissements qui permettent de jouer chez eux; pourquoi ne traiteriez-vous pas avec la même sévérité les ivrognes et ceux qui les tolèrent et qui les attirent chez eux; pourquoi ne faites-vous pas aussi fermer ces établissements où l'on débite des spiritueux a des prix qui ne permettent que de verser du poison aux consommateurs; l'ivrognerie ne ruine pas moins de malheureux que le jeu, elle ne laisse pas moins d'enfants sans pain, pas moins de mères de famille dans le plus complet dénûment; elle les expose en outre plus fréquemment aux mauvais traitements, aux brutalités de leurs parents et de leurs époux, de ceux-là mêmes qui leur devaient assistance et protection; envisagées toutes deux sous ce point de vue, l'ivrognerie est des deux passions celle qui est la plus funeste, et elle doit envoyer et elle envoie en effet, de nombreuses recrues grossir les rangs des malfaiteurs. (Qu'il demeure bien entendu cependant que nous ne voulons pas faire une exception en faveur de la passion du jeu qui est plus répandue qu'on ne le pense dans les classes inférieures, puisqu'il n'est si petite tabagie qui n'ait son billard, et qui, comme toutes les autres passions mauvaises, est une cause puissante de démoralisation; nous prétendons seulement que l'ivrognerie est un vice encore plus funeste dans ses résultats que le jeu.)

Personne, nous le pensons, ne sera tenté de mettre en doute, ni la nécessité d'apporter aux maux que nous venons de signaler les remèdes convenables, ni celle, plus grande encore, de créer, en faveur des classes pauvres, des établissements dans lesquels elles pourraient toujours trouver de l'éducation, du travail, et du pain. Ces établissements, si jamais ils existent, devront être administrés par des philanthropes éclairés et non rétribués.

Si l'on veut diminuer le nombre des malfaiteurs, il faut, ce qui n'est pas impossible, rendre meilleurs et un peu plus heureux ceux qui appartiennent aux classes inférieures de la société; le point de départ qu'il ne faut jamais perdre de vue.

Dans ce but, lorsque vous aurez détruit toutes les causes qui le portent au mal, intéressez l'homme à faire le bien; l'intérêt, vous ne l'ignorez pas, est le plus puissant mobile de toutes nos actions.

Les peuples anciens savaient sans doute punir le crime, mais ils savaient aussi récompenser la vertu; une couronne de chêne, une palme, étaient décernées à celui qui avait rendu à la patrie un service éminent, ou qui s'était toujours dignement occupé de tous ses devoirs. Les peuples modernes, que l'expérience des siècles devraient cependant avoir instruits, ont, il est vrai, des juges pour appliquer les lois, des geôliers, des argousins, et des bourreaux pour les exécuter; mais ils n'ont pas, comme les anciens, des magistrats dispensateurs des récompenses publiques accordées aux belles actions. A côté de la loi qui punit de mort l'assassin, ne devrait-il pas y en avoir une pour récompenser le citoyen courageux qui, au péril de sa vie, sauve celle de son semblable; si la loi punit celui qui viole un des articles du pacte social, pourquoi ne récompense-t-elle pas celui qui les observe tous religieusement? Les hommes ont besoin de hochets, c'est là une de ces vérités qui sont malheureusement trop prouvées, c'est une vérité chez tous les peuples, c'en est une surtout chez le peuple français.

Regardez nos armées: assurément elles sont naturellement courageuses; mais oserait-on nier que les mises à l'ordre du jour, les sabres d'honneur, les croix surtout, n'aient pas contribué puissamment à leur faire enfanter des prodiges. On peut juger par là combien il en coûte peu pour donner de l'émulation aux Français; des mots souvent suffisent, pourvu qu'ils aient quelque retentissement, et lorsque Napoléon disait aux bataillons qu'il commandait: Du haut de ces pyramides quarante siècles vous contemplent, il faisait de ses soldats autant de héros.

Les mêmes causes produiront les mêmes effets dans la carrière civile; donnez à tous les hommes, pour se bien conduire les mêmes stimulants qui ont rendu nos soldats immortels, et vous ne manquerez pas de citoyens qui s'immortaliseront aussi par leurs vertus privées.

Après avoir jeté un coup d'œil sur notre ordre social, nous nous trouvons forcé d'avouer que la réalisation de nos souhaits nous paraît encore bien éloignée; on exige tout d'une certaine classe, et cependant on ne fait rien pour elle: quel est donc l'avenir qui lui est réservé? l'homme pourra-t-il toujours résister aux influences pernicieuses qui ne manqueront pas de l'assaillir à ses débuts dans le monde? pourra-t-il traverser sans guide les nombreux écueils que peut-être il trouvera sur sa route sans y faire naufrage? le contraire est à craindre lorsque vous ne faites rien, pour qu'il en soit ainsi.

L'homme fort, c'est-à-dire celui qui n'a jamais succombé parce que peut-être il n'a jamais senti la nécessité, ou qu'il n'a eu à lutter que contre un ennemi faible, veut que l'on résiste à ses passions, aux mauvais exemples, même aux privations les plus rigoureuses; et cependant il ne prend pas la peine de servir de guide à l'homme faible, il ne lui donne pas les moyens de résister, de combattre avec avantage les nécessités humaines et les besoins impérieux qui bientôt vont l'accabler, et qui pourront le conduire au crime; et l'on s'étonne après cela que cet homme succombe et vienne augmenter la population déjà si nombreuse des bagnes et des maisons centrales! C'est jeter un homme dans une arène, au milieu des bêtes féroces, sans même armer son bras, et s'étonner ensuite qu'il se laisse dévorer par elles.

Dès l'instant qu'une institution pèche par sa base, tout ce qui se rattache ou en ressort ne peut être que vicieux, il faut en conséquence prendre l'homme tel que le forment les circonstances qui l'entourent, et ne pas exiger qu'il se montre tel qu'il serait peut-être si l'organisation sociale ne l'avait pas corrompu et ne lui avait pas fait perdre sa pureté native.