Une porte avait été pratiquée dans le mur du fond de cette partie de la boutique. Cette porte petite, basse et garnie de fortes pentures, donnait entrée dans une petite cour carrée entourée de hautes murailles et de laquelle on ne pouvait voir qu'un coin du ciel. Jamais un rayon de soleil ne descendait dans cette cour dans laquelle on devait avoir froid au milieu des plus chaudes journées de l'été, le pavé en était inégal, raboteux, toujours sordide et fangeux, et ses murs, sur lesquels croissaient des agarics vénéneux, avaient pris cette teinte presque verte qui n'appartient qu'aux lieux humides et malsains.

Une seconde porte avait été pratiquée dans le mur de refend de droite, contigu à la petite ruelle des Teinturiers. Après avoir passé cette porte on n'avait plus que quelques pas à faire pour arriver sur la berge du fleuve dont, à ce moment, les eaux avaient atteint une certaine hauteur; mais cette porte n'était que rarement ouverte.

A l'extrémité opposée de cette cour, il existait une pompe sous le robinet de laquelle on avait placé une auge plus longue que large, formée d'une seule pierre de taille. Cette auge, presque toujours pleine de détritus et d'eau croupissante, pouvait être facilement enlevée de la place qu'elle occupait, à l'aide d'un fort manche à balai passé entre deux trous pratiqués à ses extrémités opposées. Alors elle laissait voir un trou creusé dans le sol, qui allait s'élargissant par le bas, à la naissance duquel on avait, à l'aide de crampons et de forts pitons en fer, adapté une échelle de meunier. L'auge pouvait être replacée aussi facilement qu'elle avait été enlevée, de sorte qu'une fois qu'elle avait été remise en place et de nouveau remplie d'eau, il devenait impossible, à moins d'être initié au mystères du lieux, de découvrir la retraite dont elle cachait l'entrée.

Après avoir descendu les vingt marches de l'échelle de meunier, on se trouvait dans un grand caveau carré, distrait des caves de la maison, partagées en trois parties égales, et dont ce caveau était une, par de forts murs auxquels on avait eu le soin de donner, bien qu'ils fussent de construction nouvelle, l'apparence de vétusté et la noirceur vénérable des vieux murs.

On pouvait, au besoin, sortir de ce caveau par une porte basse et cintrée qui donnait entrée sous la voûte qui, avant les constructions du quai qui viennent d'être faites, régnait sous toute la longueur du quai de Gèvres.

Une table, formée de quelques planches de sept à huit pieds de long placés sur des tréteaux, autour de laquelle vingt-cinq ou trente personnes pouvaient prendre place sans être trop gênées, avait été dressée dans le caveau dans lequel nous venons d'introduire nos lecteurs.

Les planches avaient été couvertes, en guise de nappes, de draps de grosse toile écrue enlevés à la couche virginale des pensionnaires de la mère Sans-Refus (hâtons-nous de dire que ces draps étaient blancs de lessive) et chargées d'un nombre d'assiettes, de grossière faïence, de toutes les formes et de toutes les couleurs, égal à celui des convives qui devaient prendre part au festin. Un dindon monstre, convenablement bourré de hachis et de marrons, deux oies et un fromage d'Italie, des assiettes de charcuterie assortie, d'autres remplies jusqu'aux bords de beurre, de radis, de moutarde, de sardines et de cornichons: tels étaient les pièces de résistance et les hors-d'œuvre qui devaient l'accompagner. Le dindon était en outre flanqué de deux pâtés de lapins équivoques, et de deux salades de barbe de capucin garnie de tranches de betteraves; deux énormes bonnets de Turc ou biscuit de Savoie, surmontés chacun d'une grosse touffe d'immortelles et de l'image en pâte sucrée de la sainte dont on allait célébrer la fête, garnissaient les deux extrémités de la table qui était éclairée par une douzaine de chandelles fichées dans des chandeliers de cuivre et de plaqué, vénérables représentants de tous les siècles passés, récurés pour cette occasion solennelle et surmontés de bobèches en papier découpé de diverses couleurs; les couverts d'argent de conseiller[287] sur lesquels on pouvait encore distinguer les restes d'anciennes armoiries grossièrement effacées, comme les chandeliers, appartenaient à toutes les époques; un petit père noir[288], plein jusqu'aux bords de cet excellent vin bleu que l'on ne boit qu'à Paris, complétait chaque couvert; on n'avait pas servi de couteau, les gens de la classe à laquelle appartenaient ceux qui devaient prendre place à ce banquet, ayant l'habitude d'en porter constamment un dans leur poche.

Sur un vieux coffre, couvert comme la tapisserie d'un drap blanc de lessive, on avait disposé le dessert, qui se composait de deux fromages, un de Brie, l'autre de Gérard-Mer, vulgairement appelé Géromée; de noix et de noisettes, un plein saladier de pruneaux, de pain d'épices et de biscuits de Reims; le tout accompagné de plusieurs bouteilles ornées d'étiquette sur lesquelles on pouvait lire ces indications: cent sept ans, vanillé, parfait-amour, cognac, noms des liqueurs que chérissent les enfants de Mercure.

Le vieux fauteuil de la mère Sans-Refus, enveloppé aussi d'un drap blanc afin que les habits de gala de l'héroïne de la fête n'enlevassent rien de l'épaisse couche de graisse dont il était couvert, avait été transporté dans le caveau et placé au haut bout de la table. Sur ce siége trônait déjà la tavernière qui, pour faire honneur à ses convives, avait fait des frais de toilette vraiment extraordinaires et s'était parée de ses plus pimpants atours. Son visage, habituellement noir et crasseux, avait été nettoyé avec de la pommade au jasmin, mais malgré cette précaution, il était encore sillonné de légers filets noirs, et comme la serviette, imprégnée du précieux cosmétique n'avait été promenée que sur les parties apparentes, il se détachait en blanc sur le fond obscur des parties inférieures, assez semblable à une vitre mal nettoyée, une robe de mérinos, du rouge le plus éclatant, bordée et nervée de cordonnet vert, un tablier de soie d'un vert un peu plus clair que celui des agréments de la robe et garni de dentelles noires, une ceinture de velours de même couleur, attachée sous la poitrine par une boucle enrichie de roses et de perles fines, un bonnet monté à rubans aurores, un tour blond dont les tire-bouchons se déroulaient le long de ses joues creuses, et un fichu de belle dentelle composaient un ensemble de toilette qui ne pouvait appartenir qu'à la mère Sans-Refus ou à une femme de sa sorte.

Mais si la parure de la Sans-Refus était du plus haut mauvais goût, elle était en revanche d'une extrême richesse; le cou décharné de la vieille mégère était entouré de diamants de grosseur raisonnable et de la plus belle eau; ses doigts maigres et osseux étaient tous garnis de bagues de formes diverses; enfin, toute sa personne ressemblait assez à un de ces mannequins d'étalage sur lesquels les bijoutiers, qui courent les foires, font l'exhibition des richesses de leur magasin.