—Il n'est pas encore habitué à la chose, dit Roman au vicomte de Lussan, qui se trouvait auprès de lui.

—Il s'y fera, répondit celui-ci; il n'y a en tout que le premier pas qui coûte.

Une femme qui rentrait à ce moment se chargea de passer la nuit auprès de l'inconnu, afin de lui donner tout ce dont il pourrait avoir besoin.

A quel sentiment avaient obéi Salvador et Roman, lorsqu'ils avaient sauvé cet homme?

A quel sentiment obéissait la femme dont nous venons de parler, lorsqu'elle avait proposé de passer la nuit près de cet homme qu'elle n'avait jamais vu, afin de lui prodiguer les soins dont il avait besoin?

A quel sentiment, en un mot, obéissaient tous ces bandits qui paraissaient charmés de ce que cet homme avait échappé aux poursuites dont il était l'objet?

A la pitié que l'on éprouve naturellement pour tous les hommes qui sont malheureux, quelles que soient d'ailleurs les fautes qu'ils aient commises? à l'humanité? Eh! bon Dieu, non.

Un sentiment beaucoup moins noble explique l'intérêt que Salvador et Roman d'abord, et tous les autres ensuite, venaient de commettre, il ne devait être attribué qu'à ce désir de faire pièce à la justice, dont sont animés tous ceux qui ont eu maille à partir avec elle, ou qui savent que, dans un avenir plus ou moins éloigné, ils devront lui rendre compte de leurs actions. Pour ces gens-là, et nos lecteurs savent que tous ceux qui s'intéressaient à l'inconnu étaient de ce nombre; entraver les opérations de la justice, rendre impossible ses investigations, en un mot lui nuire par tous les moyens en leur pouvoir, c'est un plaisir, une sorte de vengeance anticipée qu'ils ne se refusent pas toutes les fois qu'ils trouvent l'occasion de la satisfaire.

Nos lecteurs sans doute ont déjà deviné que l'inconnu à l'accent provençal auquel les bandits rassemblés chez la tavernière de la rue de la Tannerie venaient de prodiguer tant de soins, n'était autre que Beppo. Nous leur dirons les événements qui accompagnèrent l'enlèvement de Silvia, et ceux qui le suivirent jusqu'au moment où l'ex-pêcheur catalan, après avoir commis un effroyable crime, se jeta du pont d'Arcole dans la Seine, pour échapper à ceux qui le poursuivaient.

On n'a sans doute pas oublié que Silvia, en quelque sorte terrifiée par l'aspect imprévu de cet homme qu'elle croyait ne plus jamais rencontrer, s'était laissé conduire sans opposer de résistance vers une voiture de place. Elle avait cru d'abord que Beppo n'avait d'autres intentions que de mettre à profit une occasion favorable qu'il ne devait qu'au hasard, afin de renouveler les instances qu'il lui avait déjà faites, et elle avait mieux aimé se plier à cette exigence, que de provoquer en résistant un scandale devant lequel elle savait bien que la nature à demi sauvage de Beppo ne reculerait pas.