»Les choses pouvaient, en effet, se passer ainsi, et je l'avoue à ma honte, lorsqu'une fois je fus bien persuadée qu'il était possible que j'allasse au bal sans que ma tante en sût rien, je promis à mon amie tout ce qu'elle exigea de moi.
»Je ne vous rapporterai pas les mille raisonnements que je me fis durant les quelques jours qui précédèrent ce jeudi que je ne voyais pas venir sans éprouver un certain effroi, pour justifier la faute que j'allais commettre. J'étais sur une pente fatale, je le sentais et je ne pouvais me retenir; j'obéissais à je ne sais quelle influence qui me poussait à faire une action que je blâmais tout en me préparant à la commettre et lorsque je sortis avec madame Delaunay, après que ma tante m'eût donné la permission de l'accompagner au spectacle, je me rappelai ces pauvres petits oiseaux dont les regards ont rencontré ceux du basilic, et qui vont tout pantelants et traînant de l'aile, obéissant nous ne savons à quelle puissance fascinatrice, se jeter dans la gueule du monstre qui doit les dévorer.
»J'étais à moitié folle lorsque j'arrivai chez madame Delaunay, qui occupait rue Notre-Dame-de-Lorette un assez joli petit appartement; aussi au lieu de me cacher sous un domino, ainsi que j'en avais l'intention, j'endossai, sans trop savoir ce que je faisais, un élégant costume de paysanne milanaise. Mon amie avait choisi je ne sais plus quel costume d'homme, cela me parut une inconvenance grave; je le lui dis, elle me répondit en riant: qu'en temps de carnaval tout était permis, qu'un costume d'homme était beaucoup moins gênant qu'un costume de femme, et que du reste elle n'avait adopté celui que je lui voyais, qu'afin de pouvoir me faire danser.
—»Comment, lui dis-je, est-ce que vous comptez danser?
—»Mais bien certainement, me répondit-elle, crois-tu par hasard que je vais au bal pour me croiser les jambes?
»J'étais profondément étonnée; en quittant les habits de son sexe, madame Delaunay avait totalement changé de ton et de manières, et elle essayait un pas qui devait, à ce qu'elle m'assurait, la faire proclamer la reine du bal, lorsque la sonnette violemment agitée, annonça une visite.
»Quand notre conscience n'est pas nette le moindre bruit qui nous surprend à l'improviste, impressionne désagréablement nos nerfs. Je fis un saut sur le siége que j'occupais.
—»Qui donc sonne? m'écriai-je.
—»Eh! parbleu, ce sont nos cavaliers, répondit madame Delaunay, mon frère et un de ses amis.
»Elle alla ouvrir, et son frère entra accompagné d'un autre individu dont la figure me déplut tout d'abord; mon amie saisit son frère par le milieu du corps, et malgré les efforts qu'il fit pour se dégager, il fallut qu'il se résignât à faire, en galopant, deux fois le tour de la chambre; son ami riait aux éclats.