—»Alors allons danser, me dit-elle.
»Je l'avoue à ma honte, je ne fis de résistance que ce qu'il en fallait pour ne point laisser croire que j'obéissais avec plaisir, et ce ne fut que lorsque je fus brisée, rompue, anéantie, plus peut-être par les émotions diverses que je venais d'éprouver, que par la fatigue, que je quittai la partie. Mon costume si frais, si coquet, lors de mon entrée au bal, était frippé[spelling: > fripé] et tout couvert de poussière; mes cheveux défrisés tombaient en mèches inégales le long de mes joues marbrées de légères traces rouges; une glace du foyer devant laquelle je m'étais placée pour essuyer mon visage, m'avait révélé cet affreux état de ma personne, je me fis peur à moi-même.
»Il était alors un peu plus de trois heures.
—»Ma tante verra que je suis allée au bal, m'écriai-je.
—»Que tu es enfant, me dit madame Delaunay, lorsque tu te seras baigné le visage dans l'eau fraîche, et que tu auras dormi une heure, il ne restera plus rien de ces légères traces de fatigue. Quoi qu'il en soit, allons souper, je meurs de faim, et toi?
»Je dis à mon amie que je n'avais besoin de rien, et que nous ferions bien de nous retirer à l'instant même; elle me fit observer, pour vaincre mes scrupules, que je ne pouvais rentrer chez moi, à moins d'être remarquée, avant huit heures du matin; que refuser, ce serait désobliger son frère qui était très-susceptible, et qu'elle avait le plus grand intérêt à ménager; enfin, elle me parla tant et si bien, que je me laissai conduire au café Anglais.
»Le plus délicieux souper nous fut servi dans un des cabinets de cet établissement. Je pris seulement un potage, madame Delaunay au contraire, goûta de tous les mets qui furent placés devant nous; quant aux deux hommes, ils vidaient avec une telle rapidité des flacons de vins fins, que j'en étais effrayée sans savoir pourquoi.
»Madame Delaunay était placée à table près du chevalier, j'avais à côté de moi le frère de mon amie.
»Le vin qu'ils avaient bu avait mis ces deux hommes de belle humeur, et depuis quelques instants ils échangeaient entre eux, en me regardant, des regards d'intelligence dont l'expression commençait à m'inquiéter; le chevalier avait allumé un cigare, et bien que l'odeur du tabac m'incommodât réellement, je n'osais pas me plaindre. Le frère de mon amie rapprochait son siége du mien, il vantait ma beauté et mes grâces; puis il prenait mes mains qu'il serrait entre les siennes, et qu'il couvrait de baisers. Je pâlissais, je rougissais, j'étais au supplice; et madame Delaunay, que j'implorais du regard, riait aux éclats et me disait que tout était permis pendant une nuit de carnaval.
—»A preuve, dit le chevalier, qui déposa sur les lèvres de mon amie, un vigoureux baiser.