»Le jour commençait à paraître, lorsque enfin je fus prête, et bien qu'il y eût loin du domicile de madame Delaunay à celui de ma tante, j'avais encore devant moi plus de temps qu'il ne m'en fallait pour arriver à l'heure convenable; nous sortîmes cependant de suite, j'aimais mieux être dans la rue que dans l'appartement où j'étais, et je crois vraiment que pour son propre compte, mon compagnon, était de mon avis.

»Il s'était, en entrant chez madame Delaunay, débarrassé de son manteau, et comme il le remettait sur ses épaules au moment où nous allions sortir, je vis à la boutonnière de son habit le ruban rouge de la Légion-d'Honneur. Cela me fit plaisir: un pareil signe, suivant moi, ne devait appartenir qu'à un homme digne de le porter, et lorsque je faisais cette réflexion, je ne me rappelais plus que la poitrine du comte de *** (et je savais ce qu'il fallait penser de cet individu), était couverte de décorations. J'étais donc disposée, lorsque nous nous mîmes en route, à accorder toute ma confiance à mon jeune protecteur, aussi lorsque nous arrivâmes au lieu où il devait me quitter, il savait tout ce qui m'était arrivé depuis ma sortie du pensionnat jusqu'au jour où nous étions arrivés.

»Lui de son côté ne m'avait pas témoigné moins de confiance, il m'avait dit son nom que je trouvai charmant, Edmond de Bourgerel; il m'avait appris qu'il était capitaine au 1er régiment des chasseurs d'Afrique, et que ce n'était que par hasard qu'il se trouvait à Paris où il était venu passer un congé de convalescence de six mois qu'il avait obtenu à la suite d'une assez grave blessure.

—»Promettez-moi lui dis-je au moment où nous allions nous séparer, promettez-moi de ne pas vous battre avec le comte de ***.

—»Je ne puis, me répondit-il, vous faire une promesse positive à ce sujet, mais je m'engage à faire tout ce qui dépendra de moi pour éviter cette malheureuse affaire, et en cela j'obéirai autant à mes propres désirs qu'à vos ordres; je vous avoue que j'aimerais mieux charger un goum d'Arabes à la tête de mon escadron, que de me mesurer avec ce vieillard qui veut absolument passer pour un jeune homme.

»Cette dernière remarque me fit faire une réflexion que j'aurais pu faire beaucoup plus tôt, si mon esprit plus tranquille m'avait permis de saisir le sens des paroles qui s'étaient dites autour de moi.

—»Mais vous connaissez donc, dis-je à mon protecteur, les trois personnes avec lesquelles j'étais cette nuit?

—»Depuis longtemps, mademoiselle, mais j'aurai de nouveau je l'espère, le bonheur de vous voir, et alors je vous dirai tout ce que je sais sur le compte de ces trois individus.—Adieu, mademoiselle.

»Et comme j'ouvrais la bouche pour le remercier.

—»Ne me dites rien, ajouta-t-il, j'ai éprouvé trop de plaisir à vous obliger pour que vous ayez des remercîments à m'adresser.