Que l'on ne croie pas cependant que l'on ne devait, chez madame de Villerbanne, s'occuper que de futilités; cette dame, bien que déjà âgée, était trop du siècle pour qu'il en fût ainsi: elle permettait la discussion, pourvu qu'elle fût calme et de nature à intéresser ceux qui n'y prenaient point part; elle tolérait même le combat, lorsque les combattants ne se servaient que d'armes courtoises, et que les spectateurs, ou plutôt les auditeurs, ne devaient pas attraper de blessures; aussi le salon de madame de Villerbanne était-il très-recherché, car les lieux semblables sont rares, et lorsqu'ils existent, tout le monde leur rend justice, quoique bien peu de personnes se montrent dignes d'y être longtemps admises.
Ces derniers mots demandent une explication que nous allons nous empresser de donner à nos lecteurs, afin que ceux d'entre eux, auxquels leur fortune permet de recevoir, puissent user, si bon leur semble, de la recette employée par madame de Villerbanne pour se composer une société agréable.
On était très-facilement admis chez la marquise de Villerbanne; cette dame recevait avec cette grâce, cette affabilité qui n'appartiennent qu'à un très-petit nombre de personnes, tous ceux qui lui étaient présentés, et il n'est pas nécessaire de dire qu'on ne lui présentait que des gens que leur nom et leur position dans le monde rendaient dignes de cet honneur. Mais la marquise avait adopté une règle dont elle ne se départait qu'en faveur de se intimes, c'est-à-dire qu'une présentation chez elle, ne donnait le droit à celui qui l'avait obtenue de se présenter de nouveau, que si préalablement une lettre d'invitation lui avait été adressée: tout le monde savait cela, et chacun se soumettait à cette règle, que les élus trouvaient fort sage, et dont ceux qui n'avaient pas été favorisés songeaient seuls à se plaindre.
Si maintenant, suivant notre habitude, nous essayons de donner à nos lecteurs une idée du salon de la marquise de Villerbanne, nous dirons que c'était une de ces vastes pièces comme il n'en existe plus que dans les hôtels du faubourg Saint-Germain et de la place Royale, dans lesquelles on respire à l'aise; qu'il était orné de panneaux en bois de chêne sculpté, ce qui, suivant nous, vaut infiniment mieux que toutes les moulures en carton-pâte récemment mises à la mode; et de grandes et belles glaces, véritables chefs-d'œuvre des manufactures royales, surmontées, ainsi que le dessus des portes, de médaillons entourés de guirlandes en bois doré, sur lesquels un élève de Boucher avait peint les plus gracieuses bergeries qu'il soit possible d'imaginer. Nous dirons encore que la cheminée en marbre vert de mer, était d'une capacité assez vaste pour qu'il fût possible à plus de dix personnes de se placer devant sans se gêner, lorsque l'on était en petit comité, et que sur cette cheminée on avait posé une magnifique pendule de Boule qui, toute vieille qu'elle était, valait bien les chefs-d'œuvre modernes des Denière et des Thomire.
Nous savons que madame de Villerbanne, après avoir un peu grondé Lucie de ce qu'elle était restée un certain laps de temps sans aller la voir, lui avait fait promettre d'assister à une fête qu'elle allait incessamment donner à toutes les personnes admises ordinairement chez elle.
Cette fête devait être très-brillante, car la marquise, dont le salon était, cette année, resté ouvert un peu plus tard que les années précédentes, voulait clore dignement la saison d'hiver, et donner à ceux qui devaient y assister l'envie d'en voir souvent de semblables; elle n'avait donc rien négligé de tout ce qui pouvait ajouter quelque chose à l'attrait déjà si grand dont était doué son salon. Ainsi elle avait voulu que les artistes les plus distingués vinssent l'embellir de leurs talents, et tous ceux auxquels elle s'était adressée lui avaient promis leur concours avec empressement; car ils savaient tous que, bien qu'ils dussent recevoir chez la marquise de Villerbanne le juste tribut que les gens riches doivent payer à ceux qui veulent bien les amuser quelques instants, cette noble dame, comme du reste presque tous ceux de la classe à laquelle elle appartenait, était trop de son siècle pour leur refuser les égards qui sont dus en toute circonstance à des talents éminents, possédés souvent par des hommes doués du plus noble caractère, et que chez elle ils seraient traités sur le pied de la plus parfaite égalité.
Prions ici nos lecteurs de nous permettre une petite observation. Beaucoup d'entre eux ont été à même, sans doute, de remarquer que ce n'était pas les gens qui avaient le plus de naissance, qui, dans les relations ordinaires de la vie, apportaient le plus de morgue et de sotte fierté, et qu'un confident du télégraphe, un prince de la banque, un loup-cervier, comme on voudra le nommer, était souvent très-insolent (notons en passant, qu'ainsi que nous l'avons déjà dit plusieurs fois, il n'y a point de règles sans exceptions), tandis qu'un noble descendant des Montmorency ou des Rohan, était au contraire infiniment poli. Cette différence d'être a dû singulièrement étonner ceux d'entre eux qui, élevés à l'école du vieux libéralisme se sont nourris de la lecture de l'antique Constitutionnel qui, entre choses curieuses, a dû leur apprendre que tous ceux qui portaient un noble nom étaient des vieillards poudrés à blanc et coiffés à l'oiseau royal, ou des douairières portant mouches et vertugadins, toujours prêts à jeter au visage de ceux qui, n'ayant pas le bonheur d'être de noble race, étaient admis devant eux les épithètes de manant et de malotru.
Lucie de Neuville aurait bien voulu se dispenser d'assister à la fête de madame de Villerbanne, car, ainsi que nous l'avons dit, elle était persuadée que la personne dont sa tante lui avait parlé sans paraître du reste y attacher une bien grande importance, n'était autre que le marquis de Pourrières, et ce qu'elle craignait par-dessus, tout, c'était de se trouver vis-à-vis de cet homme qu'elle craignait déjà avant d'avoir reçu la lettre du docteur Mathéo, et auquel cependant, par une de ces inexplicables bizarreries du cœur humain qui échappent à l'analyse, elle ne pouvait s'empêcher de s'intéresser.
Mais tous les petits moyens qu'elle employa pour se soustraire à l'obligation qui lui était imposée, échouèrent successivement devant la volonté de sa tante, volonté à laquelle, du reste, elle ne pouvait ouvertement résister, et devant les prières de Laure, qui, toute raisonnable qu'elle était, ne se serait pas vue sans éprouver une bien grande contrariété, privée du plaisir qu'elle se promettait de prendre au dernier bal de la saison.
Et maintenant entrons dans le salon de l'hôtel de Neuville, où nous allons trouver Lucie et Laure qui ont mis la dernière main à leur toilette, et qui attendent pour partir qu'on vienne les prévenir que les chevaux sont à la voiture.