Le jour des débuts arriva, toute la ville s'était donné rendez-vous dans la rue de la Comédie; les spéculateurs qui, depuis le matin, obstruaient toutes les avenues des bureaux de location, gagnèrent des sommes énormes; on se battit aux portes du théâtre, plus d'un lion marseillais laissa, sur le champ de bataille, les parties les plus essentielles de sa parure, il y eut des épaules démises et des chapeaux enfoncés, des bras et des jambes cassés, et des habits et des redingotes transformés en vestes rondes; enfin l'on entra.
Un cri partit à la fois de toutes les poitrines, lorsque la toile se leva: la débutante! la débutante! le public ne voulut pas écouter la petite pièce qui devait commencer le spectacle. Un religieux silence s'établit, lorsque l'orchestre attaqua les premières mesures de l'ouverture de l'opéra, dans lequel devait paraître la débutante. Malgré l'expression paterne que l'on pouvait remarquer sur la physionomie de la plupart des individus qui se trouvaient dans la salle, on eut, bien certainement, très-rudement jeté à la porte celui qu'une quinte aurait surpris à l'improviste; c'est qu'il faut peu de chose pour aigrir la bile des Marseillais, braves gens, du reste, si ce n'est qu'ils paraissent être constamment en colère, et que l'on peut croire qu'ils sont prêts à se battre, lorsqu'ils parlent entre eux d'affaires ou de plaisirs.
La débutante parut enfin, c'était une très-belle personne, grande, bien faite, ses cheveux noirs et luisants comme l'aile du corbeau, dont les longues boucles tombaient sur ses épaules d'une blancheur éblouissante, encadraient un visage d'un ovale parfait; ses traits d'une régularité tout à fait artistique, rappelaient les gracieuses créations que nous a légué le ciseau des vieux sculpteurs, ses yeux bleus, à demi cachés sous des cils longs et soyeux, semblaient lancer des éclairs.
Elle chanta; les espérances qu'elle avait fait concevoir ne furent pas déçues; sa voix, d'une pureté et d'une fraîcheur remarquables, atteignait sans efforts les notes les plus élevées du registre, c'était un déluge de cadences perlées, d'admirables fioritures se succédant toujours nouvelles avec une rapidité merveilleuse.
Presque toujours, les passions violentes, lorsque l'événement qui doit en déterminer l'explosion agit sur une nature impressionnable, naissent spontanément dans le cœur de celui qui doit en éprouver les effets; aussi un jeune homme, que le hasard avait conduit au théâtre eut toute la nuit devant les yeux l'image de la brillante cantatrice.
Ce jeune homme que nous nommerons Servigny, avait réalisé une somme d'environ vingt mille francs, qu'il avait déposée chez un notaire de Paris qui devait la lui faire tenir à Marseille, et il attendait dans cette ville qu'un navire mît à la voile pour les Indes orientales, contrées qu'il brûlait du désir de visiter; lorsque la vue de Silvia, (ainsi se faisait nommer la jeune cantatrice dont nous venons de raconter les débuts), vint tout à coup changer la résolution qu'il avait prise.
Il n'est pas difficile de se faire présenter à une actrice de province, obligée de ménager une foule de petites autorités, elle est forcée d'ouvrir son salon à tous ceux qui, directement ou indirectement, exercent sur l'opinion du public une certaine influence. Servigny put donc facilement arriver auprès de celle qu'il n'avait vue qu'une fois et que déjà il aimait.
Silvia reçut Servigny avec beaucoup de grâce; les actrices (il est bon de rappeler qu'il n'existe pas de règle sans exception) ont ordinairement beaucoup d'indulgence pour ceux qui se montrent disposés à courber la tête devant la puissance de leurs charmes. Servigny était jeune, beau, et son introducteur autant pour se donner du relief que pour le servir, lui avait de sa propre autorité donné la fortune d'un nabab indien, aussi Silvia employa pour achever de le séduire les plus ravissantes coquetteries, les œillades les plus provocatrices. Elles voulut bien lui chanter les plus jolis airs de son répertoire, et lorsque le pauvre jeune homme eut à moitié perdu la raison, elle lui serra la main, lui accorda un de ses plus doux regards, et le congédia, cent fois plus amoureux qu'il ne l'était lorsqu'il s'était présenté chez elle.
Silvia était beaucoup plus expérimentée que ne permettait de le supposer son extrême jeunesse, et nous devons dire qu'elle était toute disposée à se faire de ses charmes un moyen de fortune. Servigny qu'elle croyait beaucoup plus riche qu'il ne l'était en réalité, lui paraissait une proie qu'elle ne devait pas négliger.
Il existe des familles dans lesquelles le crime se transmet de génération en générations, et qui ne paraissent exister que pour prouver la vérité du vieux proverbe qui dit que tout bon chien chasse de race.