—Du maigre[544], il y a un messière[545]!

Alors, plus de doute, il était dans un repaire de voleurs!... Il fut un moment indécis sur le parti qu'il lui restait à prendre; mais comme c'était un homme de résolution, il se roidit contre les événements.

—S'il m'est impossible, dit-il, d'échapper au poignard de ces brigands, je leur vendrai chèrement ma vie.

Il dissimula donc adroitement ce qu'il éprouvait, comprenant bien qu'au premier soupçon c'en serait fait de lui. Enfin, il fut conduit dans sa chambre par la mère, qui lui indiqua l'endroit où il trouverait toutes les choses dont il pourrait avoir besoin. Elle lui souhaita le bon soir et une bonne nuit avec un air de bonté capable de détourner les soupçons de l'homme le plus défiant.

Cependant, à peine était-elle sortie que Servigny prête l'oreille; il entend qu'on parle à voix basse, mais il ne peut rien distinguer. Il fait le tour de chambre dont il remarque la propreté. Une commode, un bahut, un lit à rideaux, garni de draps propres et répandant une odeur de lessive parfumée d'iris, un christ en plâtre sur la cheminée, quelques tableaux de piété, un bénitier à la tête du lit; tout l'invite à la confiance et au repos. Toutefois, il ne peut rien comprendre à tout ce qu'il a vu et entendu: en effet, comment concilier tant de piété avec le langage du crime; il se perd en conjectures. La chambre dans laquelle il est monté par un escalier de meunier, n'était éclairée que par un châssis à tabatière assez élevé; mais il pouvait l'atteindre en plaçant une chaise sur la commode, surmontée de ses tiroirs. Une fois cet échafaudage établi au-dessous de ce châssis, il lui fut facile de l'ouvrir et de se hisser sur le toit; mais comment descendre; il se trouvait à plus de trente pieds du sol! Il importe de dire qu'après avoir entendu les termes d'argot qui l'avaient tant épouvanté, il avait pris dans le coin de la cheminée, et sans qu'on s'en aperçût, une forte serpette, avec laquelle il espérait se défendre s'il était attaqué, comme cela n'était que trop probable. Après avoir suffisamment exploré les lieux, il résolut de tout tenter pour se sauver d'une position semblable. Avec les draps du lit, il fabriqua une corde avec laquelle il put franchir la distance qui le séparait du sol; et dans la crainte d'être aperçu par quelque ouverture, il éteignit sa lumière, sauf à terminer ses préparatifs au clair de la lune qui donnait par la lucarne en question. Pendant qu'il travaille à sa délivrance, voyons ce qui se passe dans la salle où nous avons laissé les autres personnages de cette histoire.

Autour de la grande table sont assis cinq individus dont les types divers sont bons à signaler. Le premier, qui est le mari de l'hôtesse du Bienvenu, a un air de supériorité remarquable sur les autres; son maintien est grave, son costume est celui des marchands colporteurs de la basse Normandie; il a cinquante ans. Sa taille élevée, sa corpulence, ses mains fortes et larges, indiquent un homme doué d'une grande vigueur. Il s'exprime lentement comme la plupart des habitants de sa province, et avec cet accent qui en est le cachet particulier. Il paraît présider le conseil que l'on tient; sa femme est près de lui et ses deux filles à l'autre extrémité de la table.

A gauche du père de Blaise le-Petit Christ, comme l'appellent les gens du pays et les habitués de la maison, se trouve son fils, Jean-Louis, dont les yeux, la figure, les gestes, et toutes les habitudes du corps, révèlent l'âme atroce. Ce caméléon, vu hors de son rôle habituel, a l'air d'un idiot qui n'a d'autre instinct que de satisfaire aux besoins de la brute; mais aux yeux de l'observateur, il sue le sang et le crime par tous les pores.

Près de lui se trouve un homme de trente-six ans, grand et fortement bâti, vêtu en marchand de salade; son accent bas-normand indique son origine; il a le sourire stéréotypé sur les lèvres, et l'air tout à fait bonhomme. Enfin, à le voir il semblerait, comme on dit vulgairement, qu'on pourrait lui donner le bon Dieu sans confession.

De l'autre côté est un homme petit et trapu, aux cheveux noirs, crépus et crasseux, sa tournure est celle d'un chaudronnier ambulant. De sa bouche, constamment remplie d'une énorme chique, découle un liquide infect qui n'a de nom dans aucune langue, et les émanations qu'il exhale rendent son voisinage redoutable. Il a un œil éraillé et la figure horriblement marquée de petite vérole; en un mot, c'est l'être le plus repoussant que l'on puisse imaginer.

Enfin, à côté de ce monstre, est un jeune homme de dix-huit à vingt ans, encore imberbe, vêtu en garçon meunier; sa figure candide, que le crime n'a pas encore flétrie, forme un contraste frappant avec celle de son voisin. On s'étonne de voir tant de douceur et de bonté apparentes dans une telle réunion; on dirait un ange au milieu des suppôts de Lucifer!