Salvador chercha vainement Lucie près de laquelle il voulait excuser sa conduite; la comtesse prétextant une indisposition subite, s'était retirée dans son appartement accompagnée de son amie, après avoir fait ses adieux au Comte de Morengy, qui, ainsi que nous l'avons dit, devait se mettre en route pour la Savoie à la pointe du jour.

Salvador, le vicomte de Lussan, la marquise de Villerbanne et plusieurs autres personnes, accompagnèrent le général jusqu'à sa chaise de poste.

—Je vous laisse, dit-il à la marquise en lui présentant les deux amis, deux charmants cavaliers pour charmer votre solitude. Ces messieurs, si vous voulez bien les recevoir, béniront, j'en suis certain, le hasard qui me force de les quitter si brusquement, après les avoir invités à passer chez moi toute la belle saison.

La marquise autant pour plaire à son vieil ami que pour augmenter le personnel des commensaux de son château, ayant joint ses instances à celles du général, il fut convenu que le marquis de Pourrières et le vicomte de Lussan, que le départ de M. de Morengy laissaient, ainsi qu'ils le disaient en riant, sans asile, viendraient s'installer chez elle, où ils passeraient une quinzaine de jours.

Salvador comptait mettre à profit ce laps de temps, durant lequel il lui serait possible de rencontrer souvent Lucie seule; mais ses espérances ne devaient pas encore se réaliser, car sitôt que la comtesse eût connaissance de cet arrangement, elle se détermina à quitter le château de Villerbanne, pour revenir à Paris.

Il fallait un prétexte pour justifier ce départ précipité, Lucie le trouva en disant à sa tante qu'elle craignait que l'indisposition dont elle s'était plaint la veille, ne dégénérât en une maladie sérieuse, et que les soins de son médecin ordinaire lui étaient absolument nécessaires. La marquise qui savait quelle confiance accordait Lucie au docteur Mathéo, et qui ignorait encore le départ de celui-ci, trouva son désir tout naturel et fut la première à l'engager à ne point différer son départ.

Salvador ne fut pas la dupe de cette comédie, mais il fut forcé de ronger son frein et de se résigner, ainsi que le vicomte de Lussan, à tenir compagnie à la marquise de Villerbanne. Son supplice cependant ne fut pas long; ce n'était que par politesse pour lui, que la vieille dame était restée à son château après le départ de sa nièce. Aussi dès que ses hôtes manifestèrent le désir de revenir à Paris, elle leur dit qu'elle voulait aussi retourner dans la capitale, de sorte que peu de jours après les événements que nous venons de rapporter, elle était réinstallée dans son hôtel de la place Royale qu'elle se promettait bien de ne pas quitter l'année suivante.

Sa première visite le lendemain de son retour à Paris, était destinée à sa nièce qu'elle n'avait pas fait prévenir de son arrivée et à laquelle elle voulait causer une agréable surprise. Elle, ne s'attendait pas, hélas! aux tristes nouvelles qu'elle allait apprendre à l'hôtel de Neuville.

—Madame a donné l'ordre de ne lui annoncer personne, lui dit la femme de chambre de Lucie à laquelle elle s'adressa afin d'être introduite près de sa nièce; mais cet ordre ne peut concerner madame la marquise, que madame croyait à la campagne, et à laquelle elle a écrit ce matin afin de la prier de venir de suite la trouver, aussi je vais vous annoncer. Ah! ma pauvre maîtresse elle a bien besoin de consolations, s'écria, fondant en larmes, la pauvre fille en sortant du salon.

—Ah! venez ma bonne tante, venez pleurer avec moi, s'écria Lucie en se précipitant entre les bras de madame de Villerbanne.