—Oui, mesdames, répondit l'officier qui paraissait profondément étonné; vous connaissez mon nom?

—Continuez, monsieur; je dois, avant de répondre à la question que vous venez de m'adresser, connaître les dernières paroles de monsieur de Neuville.

—Je vous obéis, madame la comtesse. Voici donc ce que me dit mon général, lorsque aidé de ses autres officiers d'ordonnance, je l'eus fait porter à l'ambulance.

«Monsieur de Bourgerel, j'aurais bien voulu écrire à ma femme, car j'ai beaucoup de choses à lui dire; mais la mort ne m'en laissera pas le temps; écoutez-moi donc, et promettez-moi qu'aussitôt votre retour à Paris, vous irez lui répéter ce que je vais vous dire.»

—Mon général savait qu'ayant donné ma démission, je devais partir sous peu de jours; je lui fis la promesse qu'il me demandait, et il continua en ces termes:

«Vous direz à ma chère Lucie, que je meurs plein de reconnaissance du bonheur que j'ai éprouvé depuis que je suis son époux, et que s'il est permis à ceux qui ne sont plus, de s'occuper encore de ceux qui restent ici-bas, je prierai sans cesse l'arbitre souverain de nos destinées d'assurer son bonheur, et j'approuve d'avance tout ce qu'elle croira devoir faire pour être heureuse. Vous lui direz encore que c'est vous que j'ai choisi pour lui porter mes dernières paroles, parce que j'ai voulu m'associer, autant que cela m'était possible, à la bonne action qu'elle veut faire en assurant votre bonheur.»

—Le général n'en put dire davantage, madame la comtesse, la mort, l'affreuse mort vint saisir sa proie, de sorte que je me trouve forcé de vous demander l'explication de ses derniers mots.

Les faits qui précèdent, pour ne point paraître extraordinaires à nos lecteurs, ont besoin d'être expliqués. C'est ce que nous allons faire le plus succinctement possible.

Lucie, aussitôt après avoir fait la rencontre d'Eugénie de Mirbel, avait écrit à son époux afin de lui apprendre ce qu'elle avait fait pour son amie; mais elle n'avait pu d'abord lui apprendre le nom du père de l'enfant d'Eugénie, qu'elle n'avait connu que lorsque celle-ci lui eût raconté son histoire. Ce ne fut qu'après avoir opéré le raccommodement de son amie et de sa tante, qu'elle écrivit une nouvelle lettre à son mari dans laquelle, après lui avoir donné tous les détails qu'il était nécessaire qu'il sût, elle le priait de faire rechercher l'officier dont elle lui disait le nom, et d'employer près de lui l'influence que devait lui donner son grade et son caractère, afin de l'engager à réparer le mal qu'il avait fait.

Cette lettre, monsieur de Neuville ne l'avait reçue que la veille du combat où il devait perdre la vie. L'officier, dont sa femme lui parlait, était justement son aide de camp; mais il l'avait chargé, deux jours auparavant, d'une mission qui devait le tenir éloigné jusqu'au lendemain matin; de sorte que le général dût remettre pour après le combat, dont on faisait déjà les préparatifs lorsqu'il arriva, l'entretien qu'il se proposait d'avoir avec lui.