—Mais cette bonne dame a autant, et plus peut-être qu'Eugénie, besoin de ménagements.
—Comment faire alors? je n'ai qu'un seul parent auquel je puisse confier la mission d'aller préparer ces dames à recevoir ma visite, et je sais que maintenant il est absent de Paris.
—Si Lucie n'était pas, en ce moment, absorbée par la douleur, dit Laure en baissant la voix, mais assez haut cependant pour être entendue par son amie, je lui proposerais de venir avec moi chez Eugénie, ce serait le moyen convenable; mais elle ne voudra pas y consentir.
—Pourquoi non, mon amie? dit Lucie, touchée par le profond soupir que M. de Bourgerel venait de laisser s'échapper de sa poitrine; pourquoi non? la douleur ne m'a pas rendue égoïste, et je crois que je ne puis mieux honorer la mémoire de ceux qui ne sont plus qu'en cherchant à faire un peu de bien à ceux qui restent. Je vais accompagner chez notre amie M. de Bourgerel.
Elle sonna et donna l'ordre au domestique qui se présenta de faire atteler.
—Ah! madame, lui dit Edmond, qui avait saisi sa main pour la couvrir de baisers, vous êtes un ange du ciel! Dieu, je l'espère, vous récompensera.
Un triste sourire vint effleurer les lèvres de Lucie, elle ne doutait pas de la bonté du Créateur, mais l'espérance, cette divinité bienfaisante que nous trouvons toujours près de nous pour nous consoler lorsque nous souffrons, avait déployé ses ailes et s'était envolée loin d'elle. Devait-elle revenir? c'est ce que l'avenir nous apprendra.
Lucie ne mit pas beaucoup de temps à réparer le désordre de sa toilette; elle ne songeait plus, hélas! à sa parure; aussi lorsqu'elle redescendit au salon où étaient demeurés Laure et Edmond de Bourgerel, le valet de chambre n'était pas encore venu annoncer que la voiture était prête. Elle prit alors une part active à la conversation, qui pendant sa courte absence, s'était établie entre Edmond et Laure. Laure avait voulu que le jeune officier lui fît connaître toutes les circonstances qui avaient accompagné la mort de M. de Neuville. Edmond confirma tout ce que les bulletins de l'armée d'Afrique avaient déjà appris à Lucie. M. de Neuville était mort glorieusement sur la brèche, et c'était en voulant lui faire un rempart de son corps, qu'Edmond de Bourgerel avait reçu la légère blessure qui le forçait de porter un de ses bras en écharpe. Lucie paya à la mémoire de son époux un nouveau tribut de larmes; et les chevaux étant attelés, on partit.
Lucie et Laure montèrent d'abord chez Eugénie, qu'elles trouvèrent occupée à peindre des fleurs sur un écran; la jeune femme n'avait pas eu de peine à trouver les moyens de se créer une industrie capable de lui procurer une existence à peu près honorable; car, ainsi que nous croyons l'avoir déjà dit, elle possédait un remarquable talent de peintre de fleurs, et sa jolie figure, ses grâces modestes et touchantes avaient intéressé tous ceux auxquels elle s'était adressée, et chacun à l'envi s'était empressé de lui donner du travail. Hâtons-nous cependant d'ajouter, afin que nos lecteurs ne nous accusent pas de manquer de vraisemblance, que les dignes marchands de brillantes bagatelles, au service desquels elle avait mis son gracieux talent, s'étaient bientôt aperçus de son inexpérience, et qu'ils n'avaient pas négligé l'occasion de se procurer des œuvres d'artiste au prix qu'ils payaient ordinairement pour des enluminures: le commerce avant tout.
Eugénie, lorsque Lucie et Laure entrèrent dans son modeste logement, jeta loin d'elle sa palette et ses pinceaux, et courut au-devant de ses deux amies, qu'elle serra tour à tour entre ses bras.