—Il le faut, se disait Salvador en continuant sa promenade à pas précipités; il le faut absolument; car, maintenant, il ne changera pas; mais quels moyens employer!

Il revint près de Roman:

—Ecoute, lui dit-il, tu dois comprendre qu'après ce qui s'est passé, il faut absolument que tu quittes le château?

—Mais je ne demande pas mieux, répondit Roman; donne-moi un peu d'argent, et je pars aujourd'hui même pour Paris, où tu me retrouveras, je te le promets, tout à fait corrigé.

—Je le désire; mais je n'y compte pas, reprit Salvador, qui prit dans son portefeuille trois billets de mille francs qu'il remit à son ami. Ne les joue pas, ajouta-t-il; car, je te donne ma parole, que je ne t'en donnerai pas d'autres, d'ici à trois mois au moins; tu as maintenant dissipé plus que la moitié de ce qui te revenait; ainsi, tu n'as plus rien à exiger.

—C'est bon, c'est bon, sermonneur; je sais que tu es un excellent garçon, incapable de laisser dans l'embarras ton plus cher ami, si par hasard il s'y trouvait. Je vais de suite te débarrasser de ma présence qui, je le vois, t'importune en ce moment. Tu es encore sous l'influence de la lune de miel, mais cela se passera, mon très-cher, cela se passera.

Roman, après avoir serré la main de Salvador, se dirigea vers l'avenue du parc qui conduisait au château, en sifflant l'air de la marche des Tatares, que selon toute apparence, il affectionnait beaucoup.

Nos lecteurs, nous en sommes à peu près certains, ont déjà deviné quelles étaient les idées qui germaient dans la tête de Salvador, que Roman vient de laisser seul près le ravin du parc, et qui n'a pas interrompu l'exercice assez fatigant auquel il se livre depuis déjà longtemps.

Ils ont deviné que cet homme qui a conquis, grâce à ses crimes et au hasard qui a toujours favorisé toutes ses entreprises, un nom honorable, parmi les plus honorables, une position élevée, une fortune considérable, que cet homme, qui vient d'épouser une femme que les plus riches et les plus nobles lui envient, veut conserver tout cela; et que, comme il a vu que s'il laissait vivre auprès de lui un homme dont le jeu et l'ivrognerie avaient presque annihilé les facultés, cela ne lui était pas possible; il a pris la résolution de se débarrasser de son complice.

Mais comment se débarrasserait-il de cet homme, que tant de liens mystérieux attachaient à lui? Voudrait-il consentir à s'expatrier et, en supposant même qu'il le voulût, son absence assurerait-elle sa tranquillité? Ne pouvait-il pas, de loin comme de près lui imposer des lois auxquelles il serait forcé de se soumettre.