—Ah! bah! fit Salvador qui essaya, mais en vain, de comprimer un énorme bâillement.

Salvador et le vicomte passèrent, ainsi qu'ils en étaient convenus, la journée du lendemain à parcourir les environs de la petite ville de Lagny-sur-Marne, sous le prétexte de chercher une propriété à leur convenance.

L'hôte de l'Ours, ébloui par la recherche de leur costume et leurs manières aristocratiques, avait absolument voulu leur servir de guide; le vicomte de Lussan n'avait pas cru devoir refuser des offres de services si gracieusement faites. Grâce à l'obligeance de son hôte, Salvador et lui avaient été introduits chez plusieurs propriétaires des environs de Lagny, et ils avaient pu, grâce encore à la faconde inépuisable de leur cicerone, recueillir une foule de renseignements dont ils se promirent de se servir à l'occasion; on a deviné que lorsque le soir arriva, ils n'avaient pas trouvé ce qu'ils paraissaient chercher; ils avaient cependant visité une grande quantité de propriétés, mais les unes étaient trop considérables, les autres ne l'étaient pas assez.

Ils rentrèrent à l'hôtel de l'Ours à la nuit tombante, et, après avoir fait honneur à un excellent repas qu'ils voulurent absolument faire partager à leur hôte, ils firent atteler le cheval à leur cabriolet et partirent.

Deux heures sonnaient à l'horloge communale du petit village de Guermantes lorsqu'ils arrivèrent près de la maison qu'ils devaient dévaliser. La nuit était calme et silencieuse, seulement, à de rares intervalles, on entendait retentir les aboiements du chien de garde de quelque ferme éloignée; Vernier les bas bleus, vêtu du costume qu'il portait la veille, et conduisant un chariot attelé de deux bons chevaux normands qu'il avait fait arrêter à quelques pas de la maison, attendait, assis depuis quelques minutes sur le revers d'un fossé, la venue de ses complices. Salvador et le vicomte de Lussan passèrent devant lui après lui avoir adressé un signe d'intelligence, et suivirent la grande route jusqu'à ce qu'ils rencontrassent Juste qui cheminait paisiblement: ils lui remirent leur cabriolet après avoir tiré du coffre ce qui leur était nécessaire, deux blouses bleues dont ils se vêtirent immédiatement, des armes, des fausses clés et une échelle de cordes très-artistement travaillée, puis ils retournèrent sur leurs pas, après avoir recommandé à l'usurier de n'aller qu'assez doucement pour qu'ils pussent facilement le rattraper.

La maison dans laquelle ils devaient trouver les richesses qu'ils convoitaient était aussi calme et aussi silencieuse que la campagne au milieu de laquelle elle était située; il n'apparaissait aucune lumière à l'intérieur, le moment était favorable pour agir.

—Ah ça! ne perdons pas de temps, dit le vicomte de Lussan, ne nous laissons pas surprendre par le jour.

—Ce serait très-maladroit, répondit Salvador.

—Quel est celui de nous deux qui va le premier tenter l'aventure?

—Eh! parbleu! ce sera moi; je suis plus habitué que vous à ces sortes d'expéditions.