Sans demander de plus longues explications, le vicomte descendit les degrés de l'échelle de corde. Vernier les bas bleus se plaça à la tête de ses chevaux, qui se mirent en route dès qu'ils eurent entendu les claquements répétés de son fouet.
Salvador revint près des deux femmes qui étaient restées à la même place, pétrifiées d'étonnement, et qui n'avaient pas eu encore la force d'échanger une seule parole.
—Je ne veux pas, madame, dit-il, en s'adressant à Lucie, chercher à vous dissimuler le motif qui m'avait amené dans cette maison, où, du reste, je ne croyais pas vous rencontrer; ce serait inutile: le déguisement dont je suis couvert, la manière inusitée dont je me suis introduit dans cet appartement, vous ont déjà appris quel était mon dessein; je suis en même temps fâché et satisfait de ce qui vient d'arriver, je suis fâché de vous avoir causé une frayeur qui, je le crains bien sera funeste à votre santé, et d'avoir perdu à la fois votre estime et votre amitié, auxquelles, je dois le reconnaître, je n'ai plus aucun droit, je suis satisfait de ce que votre présence m'a arrêté sur le bord d'un abîme, dans lequel de funestes conseils allaient me précipiter. Lorsque vous connaîtrez les raisons de ma conduite, je vous paraîtrai sans doute beaucoup moins coupable que je ne vous le parais en ce moment j'ai donc l'espérance que vous voudrez bien, ainsi que votre amie, ne parler à personne de ce qui vient de se passer.
J'aurai, du reste, demain, l'honneur de me présenter chez sir Lambton.
Salvador ne laissa pas aux deux femmes stupéfaites d'étonnement, le temps de lui répondre, dès qu'il eût achevé le petit discours que nous venons de rapporter, il sortit par la fenêtre comme il était entré.
Il rejoignit l'usurier Juste et le vicomte de Lussan, qui conduisaient doucement le cabriolet sur la route de Paris.
Vernier les bas bleus, conduisant son chariot, avait suivi une autre direction.
Nous laisserons pour un instant ces trois bandits, pour retourner près de Lucie et de Laure.
Salvador n'avait jeté qu'un coup d'œil superficiel sur la lettre que sa femme lui avait donnée à lire lorsqu'elle lui avait demandé la permission d'aller passer quelques jours près de son amie, et le vicomte de Lussan étant venu, ainsi qu'on a vu, le prendre à l'improviste pour l'emmener avec lui, il n'avait pas songé à demander à sa femme où était située la campagne de sir Lambton; on a vu que l'usurier et le vicomte, soit à dessein, soit par hasard, avaient évité de prononcer le nom de la personne qu'il s'agissait de dévaliser, de sorte que rien n'avait pu donner l'éveil à Salvador; son apparition dans la chambre occupée par sa femme et Laure, ne doit donc pas paraître étonnante.
Lucie, ainsi que cela avait été convenu, était partie le lendemain du départ de son mari avec le vicomte de Lussan, et elle était arrivée de bonne heure à la campagne de sir Lambton; le bon gentilhomme l'avait reçue avec infiniment d'affabilité, et autant peut-être pour satisfaire sa petite vanité de propriétaire et d'homme riche, que pour lui faire agréablement passer la journée, il avait absolument voulu lui faire admirer toutes les merveilles rassemblées à grands frais dans sa maison de campagne, de sorte, que Lucie et Laure qui voulaient se communiquer une foule de ces petits secrets que les femmes, en général, et particulièrement les nouvelles mariées, ne laissent jamais tomber dans l'oreille des profanes, n'avaient pu trouver, durant toute la journée, un moment pour s'entretenir en secret, la présence continuelle de sir Lambton qui, cependant, faisait tout ce qu'il pouvait afin de leur être agréable, avait d'abord contrarié quelque peu les deux amies; mais elles n'avaient pas tardé à en prendre leur parti et elles se promirent de se dédommager amplement lorsque sonnerait l'heure de la retraite, c'est pour cela que Laure fit dresser un lit pour elle dans la chambre du pavillon, que l'on avait disposée pour Lucie.