—Soit, répondit sir Lambton. Que voulez-vous jouer?
—Mais peu de chose: cinq cents francs en trente points, par exemple.
—Va pour cinq cents francs.
Sir Lambton prit au râtelier une nouvelle queue qu'il frotta soigneusement de blanc, et les parties recommencèrent.
La courte interruption qui venait d'avoir lieu avait laissé à la mauvaise humeur de sir Lambton le temps de se dissiper; aussi, à partir de ce moment, il joua avec beaucoup plus de sang-froid qu'il ne l'avait fait jusqu'alors, et il trouva plus d'une fois l'occasion de signaler son adresse par des coups merveilleux.
Salvador qui voulait perdre une somme importante (nos lecteurs sans doute ne lui supposaient pas cette intention), ménageait à son adversaire des coups dont celui-ci ne manquait pas de profiter, mais il avait soin de diriger son jeu avec assez d'adresse pour ne pas laisser deviner à sir Lambton que s'il perdait, c'est qu'il le voulait bien. La victoire vivement disputée ne paraissait que plus agréable au bon gentilhomme qui, enivré par les succès et charmé de battre à son tour celui qui venait de le si bien battre, accablait le marquis de Pourrières sous le poids des railleries.
Salvador perdit en assez peu de temps une somme de trois mille francs.
—Vous êtes décidément beaucoup plus fort que moi, dit-il en prenant dans son portefeuille trois billets de banque qu'il remit à sir Lambton; c'est en vain que je lutterais plus longtemps avec vous, je m'avoue vaincu.
—En ce cas, cessons la partie, répondit sir Lambton, et allons nous coucher; la victoire que je viens de remporter est vraiment la plus glorieuse qu'il soit possible d'imaginer.
Salvador et sir Lambton se séparèrent charmés l'un et l'autre d'avoir atteint le but qu'ils se proposaient. Sir Lambton avait voulu gagner, seulement parce que son amour-propre (les hommes les plus sages ont de ces petites faiblesses), ne s'avouait qu'avec peine qu'il était possible de jouer mieux que lui au billard; Salvador avait voulu perdre parce qu'il avait en tête un dessein, que ce qui suit va faire connaître.