Ces derniers mots furent prononcés d'une voix si déchirante que, malgré la triple enveloppe dont son cœur était entouré, Salvador se sentit presque ému.

—Voilà ce que je voulais vous dire, monsieur, continua Lucie, vous allez être père, vous n'avez plus seulement à ménager votre propre honneur; vous êtes, à partir de ce moment, le dépositaire de celui de l'enfant que le ciel vous envoie et auquel vous devez transmettre un nom pur et sans tache; vous ne l'oublierez pas, n'est-ce pas?

—Non, madame, non, je ne l'oublierai pas.

Il est permis de croire que Salvador était sincère lorsqu'il faisait cette promesse que, peut-être, il aurait tenue si, plus tard, une fatale influence ne la lui avait fait oublier; il reste toujours dans le cœur de l'homme, quelque soit le degré de corruption qu'il ait atteint, quelques cordes qui résonnent lorsque l'on invoque auprès de lui l'un de ces nobles sentiments qui semblent avoir été mis dans tous les cœurs pour rappeler à l'esprit sa céleste origine.

Salvador se leva du siége qu'il occupait, et durant quelques minutes, il se promena dans la chambre; il avait besoin de rassembler ses idées quelque peu troublées par la révélation que Lucie venait de lui faire.

—Il me reste, madame, dit-il enfin, un devoir à remplir, je vais m'en acquitter. J'ai reçu de la nature quelques bonnes qualités, je ne crains pas de le dire; mais la civilisation a développé, en moi, le germe d'un vice qui resta longtemps caché, et ce vice, ternit l'éclat de toutes les bonnes qualités dont je puis être doué. En un mot, madame, je suis joueur; c'est en rougissant que je vous fais cet aveu. Il n'est pas de passion dont l'influence soit plus funeste que celle du jeu. Le joueur, dans les relations ordinaires de la vie, est quelquefois excellent époux, bon père, ami dévoué; mais dès qu'il s'est placé devant un tapis vert, sitôt qu'il a pris des cartes dans sa main, il oublie femme, enfant, ami, pour ne songer qu'aux bizarres combinaisons du hasard; si vous venez lui dire que sa mère se meurt, que sa famille est en proie à la plus affreuse misère, que son meilleur ami vient d'être tué, il ne vous écoutera pas; mais parlez lui d'une martingale capable de faire sauter la banque, de la manière la plus avantageuse de grouper les chiffres, de celle de neutraliser les chances fatales des zéros rouges et noirs et des refaits de trente et un, il sera tout oreilles. Ce n'est pas tout: lorsque les moyens de satisfaire sa malheureuse passion viendront à lui manquer, il risquera tout pour se les procurer, sa vie, celle de ses proches, son honneur même. C'est ce qui m'est arrivé. Des spéculations malheureuses venaient de m'enlever une partie de ma fortune, mais ce qui me restait était plus que suffisant pour me permettre d'occuper dans le monde la place à laquelle me donne droit le nom que j'ai reçu de mes aïeux, lorsque le hasard me conduisit dans un de ces infâmes tripots constamment ouverts, malgré la guerre acharnée que leur fait la police.

L'or et les billets de banque ruisselaient sous mes yeux, une voix, celle de mon mauvais ange sans doute, me dit à l'oreille, que je pouvais, en risquant une faible somme, récupérer en peu de temps ce que je venais de perdre. J'écoutai cette voix infernale, je jouai! L'exécrable démon, qui préside à nos destinées, ne voulant pas qu'une déception vînt d'abord éclairer sa victime, et l'arrêter sur le bord de l'abîme permit que je gagnasse. J'étais perdu, perdu sans ressources; à des séances heureuses, succédèrent des séances négatives remplies par des alternatives de pertes et de gain; puis, ce furent des séances malheureuses, durant lesquelles je m'arrachais les cheveux et me meurtrissais la poitrine, sans seulement m'apercevoir de ce que je faisais. En un mot, je passai en peu de temps par toutes les phases de la joie, de l'espérance et du désespoir.

Salvador s'arrêta quelques instants pour reprendre haleine, cet homme était un si parfait comédien, que l'expression de son visage était venue compléter la hideuse peinture qu'il venait de dérouler sous les yeux effrayés de sa malheureuse femme. Ses yeux étaient hagards, ses joues pâles, ses cheveux, plus noirs que l'ébène, se hérissaient sur sa tête.

Lucie sanglotait silencieusement.

Salvador, après s'être frappé le front plusieurs fois, continua en ces termes: