Sir Lambton le reçut avec son affabilité ordinaire, Lucie à laquelle il dit tout d'abord qu'elle serait contente de lui, et qu'il lui apportait les preuves qu'il était corrigé, puisque ayant eu une somme considérable à sa disposition, il n'avait pas mis les pieds dans une maison de jeu, lui serra la main en signe de contentement; mais Servigny et Laure lui montrèrent un visage si glacial, qu'il devina de suite, que les deux époux avaient échangé des confidences dont le résultat ne lui avait pas été avantageux.

Salvador, après s'être entretenu assez longtemps avec sa femme, repartit aussitôt, il ne voulut pas même dîner chez sir Lambton, qui, ayant remarqué que sa présence n'était agréable ni à sa nièce ni à Servigny, ne fit pas de grandes instances pour le retenir.

Le soir, pendant que sir Lambton et Servigny jouaient ensemble au billard, (le bon gentilhomme aurait beaucoup mieux aimé avoir pour adversaire le marquis de Pourrières qui lui faisait acheter très-cher toute ses victoires, tandis qu'il était forcé de rendre des points à son neveu), Lucie et Laure, assises l'une près de l'autre dans l'embrasure d'une fenêtre ouverte sur le jardin, causaient ensemble à voix basse.

Laure venait de demander à son amie, quel usage son mari avait fait des fonds qu'elle lui avait confiés.

—Un excellent usage, répondit Lucie, grâce à Dieu, cette fois les tristes pressentiments auxquels tes conseils, dont du reste je reconnais la sagesse, avaient donné naissance, ne se sont pas réalisés; il a étalé sous mes yeux des titres irrécusables et qui prouvent jusqu'à l'évidence, que maintenant tous ses créanciers sont satisfaits; mais c'est égal, je le reconnais, j'ai été imprudente, je dois veiller moi-même sur la fortune de mon enfant.

—Oui mon amie, tu dois veiller toi-même sur la fortune de ton enfant; ton mari, je veux bien le croire, s'est corrigé, mais tu as le droit d'exiger quant à présent toutes les garanties imaginables et ce droit il ne faut pas l'abandonner encore: ne peut-il pas se laisser entraîner de nouveau par de perfides conseils?

—Ah! Laure, Laure, pourquoi sans cesse me laisser entrevoir la possibilité de malheurs encore plus grands que ceux qui viennent de me frapper.

—Parce que je veux que tu sois forte, si, ce qu'à Dieu ne plaise, tu dois être éprouvée par de nouvelles souffrances; parce que je veux qu'au moment du danger, s'il arrive, tu sois capable d'envisager sans frémir, toute la profondeur du précipice alors ouvert sous tes pas; parce que je veux, quoiqu'il avienne, conserver mon amie. Notre vie, ma pauvre amie, est un vaste océan parsemé d'écueils, nous devons à chaque instant nous attendre à faire naufrage.

—Laure, tu sais quelque chose que tu ne veux pas m'apprendre.

—Je ne sais rien.