—Voulez-vous que je vous présente aux amis, dit la Sans-Refus, vous en serez quitte pour leur payer quelques doubles cholettes de lance d'aff[598].
—Vous me ferez plaisir et je payerai tout ce qu'il faudra, répondit Beppo qui commençait à deviner le langage ordinaire du lieu dans lequel il se trouvait.
La mère Sans-Refus prit la main de Beppo et le fit entrer dans l'arrière-salle que nous connaissons.
—Quéque c'est encore que celui-là, dit le grand Louis queuque macaron[599].
—As-tu fini, mauvais ferlampier[600]? répondit la Sans-Refus, c'est moi, n'est-ce pas? moi, Marie-Madeleine-Colette Comtois, qui suis capable d'introduire des macarons parmi vous?
—Il faut bien rigoler[601] un peu, reprit le grand Louis.
—Il faudrait mieux travailler[602] un peu plus et rigoler un peu moins; mais c'est égal, vous pouvez à c'te plombe[603] pitancher[604] tant qu'vous voudrez, c'garçon qui vous doit à tous une fière camouffle[605] va casquer[606] de quatre doubles cholettes de lance d'aff[607].
Après cet exorde, qui disposa les bandits à favorablement accueillir celui qu'elle leur présentait, la Sans-Refus rappela aux habitués de son repaire, l'événement qui avait conduit chez elle Beppo pour la première fois, et leur raconta en peu de mots, l'histoire fabriquée par l'ex-pêcheur pour capter sa confiance.
Lorsque les bandits surent que l'homme qui était devant eux, s'était rendu coupable d'un assassinat, et qu'il ne venait se fixer à Paris, que parce que la bande avec laquelle il avait exploité la province, venait d'être dispersée, ils s'empressèrent tous autour de lui, chacun d'eux fut jaloux de lui serrer la main, et les quatre litres d'eau-de-vie annoncés ayant été apportés par la Sans-Refus et par Cornet tape-dur, qui avait conservé chez la tavernière ses fonctions de maître Jacques, l'enthousiasme atteignit bientôt son apogée, et Beppo fut tout d'une voix proclamé membre de l'association, qui se réunissait chez Marie-Madeleine-Colette Comtois dite Sans-Refus.
La nuit était déjà avancée lorsqu'il quitta ses nouveaux amis pour aller rejoindre Georgette, les fumées alcooliques qui quelques heures auparavant obscurcissaient le cerveau de la malheureuse fille, venaient de se dissiper, de sorte qu'elle se fit toute gracieuse pour recevoir Beppo. L'ex-pêcheur plaça sur la cheminée le chandelier qu'il avait apporté, il tira de la poche de son caban un cigare qu'il alluma, puis il s'assit dans un mauvais fauteuil, placé à la tête du lit dans lequel était couchée Georgette. Cette conduite quelque peu extraordinaire étonna considérablement la fille, mais elle n'osa rien dire.