Il ne voulut pas en dire davantage à Servigny, qu'il quitta de suite, pour se rendre à la préfecture de police.

L'abbé Reuzet, était un de ces dignes prêtres comme il en existe encore un nombre beaucoup plus considérable qu'on ne le croit généralement, dont la réputation est basée sur une vie si pure, sur une si grande quantité de nobles actions que les plus incrédules les croient, lorsqu'ils veulent bien se donner la peine d'affirmer un fait quel qu'il soit.

Dame police n'est pas très-crédule de sa nature, et vraiment cela est fort heureux pour elle, on lui raconte bénévolement tant et de si singulières histoires. Cependant dès que l'abbé Reuzet lui eut donné l'assurance que la dénonciation qu'elle avait dû recevoir peu de temps auparavant, dénonciation dont l'auteur, forçat évadé, ne pouvait se faire connaître, ne contenait que des faits vrais, elle ouvrit les yeux et les oreilles, et il fut résolu que l'auberge du Bienvenu, serait de nouveau mise à l'index.

Il s'agissait d'être enfin fixé sur la valeur morale des habitans mâles et femelles de l'auberge du Bienvenu, de savoir d'où ils venaient, ce qu'ils faisaient, de remarquer tout ce qui se passait chez eux et de veiller s'il y avait lieu sur la vie des voyageurs qu'ils hébergeraient. Cette mission difficile fut confiée à un homme adroit et résolu, aux yeux duquel on fit luire l'espoir d'obtenir une très-belle récompense, c'était le meilleur moyen de l'engager à ne rien négliger de ce qui pouvait assurer la réussite de son entreprise.

Cet homme qui avait blanchi sous le harnais, ressemblait assez à ce brave rat, dont parle quelque part le bon La Fontaine: nous ne savons s'il avait perdu quelque chose à la bataille, mais nous pouvons assurer qu'il avait en réserve plus d'un tour dans son bissac. Il choisit quelques auxiliaires vertueux puis il se procura un costume demi-bourgeois, demi-paysan, et à la tombée de la nuit, il entra à l'auberge du Bienvenu, et, après avoir déposé sur une table le bâton de cornouiller orné d'une lanière de cuir dont il était armé et une sacoche qui rendit un son métallique, qui fit tressaillir tous les nerfs auditifs de la femme et des deux filles de Blaise le Petit-Christ, il demanda si on pouvait disposer en sa faveur, d'un bon souper et surtout d'un bon lit; madame Blaise, toujours affable et prévenante, lui répondit, ainsi du reste qu'il s'y attendait, que tout ce que renfermait la maison était à ses ordres.

—Vous me rendez un important service, ma chère Dame, répondit l'agent de police, je craignais d'être forcé d'aller jusqu'à Nanterre, ce qui m'aurait infiniment contrarié, car j'ai fait aujourd'hui une assez longue route, et je vous avoue que je suis très-fatigué.

—Il y a de plus belles auberges que la nôtre dans le pays, répondit madame Blaise, mais il n'y en a pas de plus propres et où les voyageurs soient plus en sûreté et mieux traités.

—Je n'en doute pas, madame, aussi, je vous prierai de vouloir bien me serrer cette sacoche qui renferme deux mille francs que j'ai apportés avec moi pour payer partie du prix d'une petite propriété dont je viens de faire l'acquisition ici près.

Madame Blaise prit la sacoche et la renferma dans le bas d'une armoire dont elle offrit la clé au voyageur.

—Gardez cette clé, madame, répondit-il, elle est aussi bien entre vos mains que dans les miennes.