»J'ai manifesté le désir de passer l'hiver à Guermantes, et comme tout ce qui peut me faire plaisir est adopté avec transport par mon mari et par mon oncle, il a de suite été convenu que nous ne quitterions notre habitation que l'année prochaine. Ne crois pas, ma bonne Lucie, que c'est seulement parce que j'aime passionnément la campagne que j'ai voulu que nous restassions à Guermantes, mais je ne veux rien te dire de plus quant à présent, qu'il te suffise de savoir que je te ménage une surprise agréable.

»Il existe malheureusement des gens qui, lorsqu'ils souffrent, voudraient voir tous ceux qui les entourent souffrir encore plus qu'eux, ils prétendent que le spectacle des peines d'autrui, les aide à supporter leurs chagrins. Je ne sais si je me trompe, mais il me semble que ces gens-là sont très-malheureusement organisés, car pour ma part, je crois que si j'étais plongée dans l'affliction, le meilleur moyen que l'on pourrait employer pour me consoler, serait de m'apprendre qu'il vient d'arriver quelque chose d'heureux à l'une des personnes que j'aime. C'est parce que je crois que tu es comme moi, que je vais t'apprendre une nouvelle qui, j'en suis certaine, va te causer infiniment de plaisir.

»Le plus intime ami de mon mari, est un vénérable ecclésiastique attaché à la paroisse Saint-Roch, dont, sans doute, on a vanté plus d'une fois, devant toi, les talents et le noble caractère; car chacun se plaît à rendre à M. l'abbé Reuzet la justice qui lui est due. Des événements qu'il serait trop long de te raconter, avaient appris à ce digne prêtre quelle était la position de mon mari, et plus d'une fois il avait dû calmer mes alarmes, qui malgré ses efforts se renouvelaient sans cesse.

»L'abbé Reuzet avait deviné, malgré les efforts que je faisais pour cacher à ceux que j'aime les peines que j'éprouvais, que j'étais malheureuse, et, en effet, il ne se trompait pas. Je ne vivais point lorsque mon mari n'était pas près de moi, lorsqu'il était à la maison, chaque fois que l'on frappait à notre porte, je me disais que peut-être le retentissement du marteau m'annonçait la visite des gens chargés de l'arrêter. L'abbé Reuzet ne me dit rien, il ne voulait pas me laisser concevoir une espérance qui peut-être ne se réaliserait pas, mais il alla voir toutes les personnes qui estiment son caractère et ses talents (et le nombre de ces personnes est considérable, et parmi elles, il s'en trouve plusieurs qui sont placées très-haut dans la hiérarchie sociale), il arracha à leur indifférence la promesse d'appuyer chaleureusement une demande qu'il voulait adresser au roi; cet homme qui ne ferait peut-être pas une démarche pour obtenir le chapeau de cardinal, traîna sa soutane dans les antichambres de tous les ministères; enfin, il réussit, et hier il accourait tout joyeux nous apprendre que le roi venait d'accorder à mon mari grâce pleine et entière. Te dire ce qu'il a fallu à ce bon prêtre de patience et d'ardeur, pour obtenir une faveur aussi grande que celle qu'il sollicitait pour une personne dont il ne voulait faire connaître le nom qu'après avoir obtenu une promesse formelle, me serait impossible; l'abbé Reuzet qui est doué d'une modestie égale à ses autres vertus, n'a point voulu nous donner de détails.

»A l'heure qu'il est, ma chère Lucie, mon mari est libre, je ne souffre plus lorsque je le vois sortir; s'il est absent quelques heures de plus que je ne le croyais, j'attends son retour avec patience, si par hasard un étranger le regarde, je ne suis plus alarmée, je le vois passer sans trembler devant les gendarmes de notre résidence. Je suis enfin aussi heureuse qu'il est possible de l'être, lorsque l'on sait que sa meilleure amie souffre des peines cruelles.

»Adieu, ma chère Lucie, n'oublie pas ta fidèle amie, n'oublie pas surtout qu'elle te ménage une surprise agréable.

»LAURE FÉVAL.»

—Singulières destinées! dit Lucie après avoir achevé la lecture de cette lettre, mon mari et celui de mon amie partent ensemble du même lieu et en suivant chacun des chemins différents, ils arrivent au même but; mais celui qui a toujours suivi les voies droites garde ce qu'il a conquis, tandis que l'autre... quelle chute affreuse... Ah! je tremble d'y penser... Dieu est juste!...

La grossesse de Lucie était déjà assez avancée, lorsqu'elle quitta Paris, pour venir près d'Eugénie, aussi, peu de temps après son arrivée à Saint-Léonard, et tandis que des événements que nous rapporterons dans les chapitres suivants, se passaient à Paris, elle fut prise par les premières douleurs de l'enfantement.

L'amitié que portaient Eugénie et son mari à leur malheureuse amie ne se démentit pas dans cette pénible circonstance; ils lui prodiguèrent à l'envi, l'un et l'autre, les soins les plus empressés. La couche de Lucie fut laborieuse; le meilleur médecin de Senlis que l'on avait fait venir près d'elle, craignit plus d'une fois qu'elle ne perdît la vie, mais elle fut enfin délivrée.