Cependant quelque grande que fût la joie que j'éprouvais, lorsque mon père, après m'avoir tenu longtemps serré sur sa poitrine, m'eût enfin dit adieu; je sentis mes yeux se mouiller de larmes, je ne pouvais me résoudre à le quitter. Etait-ce une voix intérieure que j'entendais sans pouvoir la comprendre, qui me disait que je ne devais plus le revoir?

Avant de commencer ma tournée en Europe, je devais habiter quelques mois Marseille, chez des parents de ma mère, qui devaient guider mes premiers pas dans le monde; ces bons parents me reçurent à merveille, et l'amitié qu'ils me portaient les ayant sans doute aveuglés sur mon compte, ils eurent l'extrême bonté de me trouver charmant, tout en convenant toutefois que les voyages que j'allais entreprendre devaient me faire gagner beaucoup.

Ma mère appartenait à une ancienne famille parlementaire, dont tous les membres avaient conservé les mœurs sévères, les manières dignes et froides des anciens conseillers au parlement de Provence; mon grand-oncle et mon oncle, les seuls parents qui me restassent (je ne compte pas une foule de cousins des deux sexes et à divers degrés que je ne fis qu'entrevoir), m'aimaient beaucoup, sans doute; ils m'inspiraient infiniment de respect, mais je ne me plaisais pas chez eux, j'avais froid dans leur salon; lorsque je les voyais marcher ou parler avec une gravité composée, je me figurais avoir devant les yeux deux portraits famille, auxquels la baguette d'une fée aurait donné l'existence.

Je ne trouvais donc pas chez mes grands parents des distractions en harmonie avec mon âge et la manière dont j'avais été élevé.

J'étais possédé d'un extrême besoin de mouvement, d'une soif de voir des choses nouvelles qui ne trouvaient pas chez eux, de quoi se satisfaire; j'allai donc chercher ailleurs les distractions qui me manquaient.

Lorsque mon précepteur voulut me faire des remontrances, je lui dis, avec beaucoup de tranquillité, que je ne faisais rien que ne fissent tous les jeunes gens de mon âge et de ma condition, qu'il ne devait pas se montrer plus sévère que ne le serait mon père en pareille occasion; que je savais assez ce que je devais à la dignité de mon nom pour ne jamais le compromettre; que, du reste, j'étais assez âgé pour ne plus avoir besoin de mentor. Le brave homme se le tint pour dit; ce qu'il craignait par-dessus tout, c'étaient les discussions et pour n'en plus avoir avec moi, il me mit la bride sur le cou. Me voilà donc à dix-huit ans maître absolu ou à peu près de mes actions (mes oncles, qui comptaient sur mon précepteur, ne s'occupaient de moi que pour me donner des conseils que j'écoutais avec toutes les apparences du plus parfait recueillement).

Voulant profiter de cette douce liberté, je me mis à fréquenter les cafés et le théâtre. Je me liai avec tous les jeunes habitués de ces lieux de plaisir. Mon nom, très-estimé dans toute la Provence, la fortune que je devais posséder un jour, me donnaient une certaine autorité sur mes jeunes compagnons de plaisir, qui formaient autour de moi une petite cour toujours prête à me flatter. J'étais de toutes les parties, de toutes les fêtes et comme je ne me montrais pas très-sévère sur le choix de mes compagnons, on trouvait généralement que j'étais un très-bon garçon. Je crois vous avoir dit déjà que j'étais assez adroit à tous les exercices du corps; celui que j'affectionnais particulièrement était l'escrime; mes compagnons me parlaient sans cesse d'un maître, nommé Louiset dit Belle-Pointe, dont la salle était fréquentée par tout ce que la ville renfermait de jeunes gens riches et désœuvrés, et auquel on accordait beaucoup de talent. Je n'eus pas plutôt manifesté le désir de le connaître que mes amis me menèrent chez lui.

Louiset Belle-Pointe était maître d'armes dans toute l'acception du terme, il ne parlait que de tierces, de quartes, de coups fourrés. Il était bavard et il aimait à boire, ce qui ne l'empêchait pas d'être aussi rusé qu'un singe, d'aimer passionnément l'argent (il ne buvait que le vin qu'on lui payait), et de trouver bons tous les moyens qui pouvaient lui en procurer. Louiset reçut très-bien le jeune comte de Pourrières; il m'apprit toutes les finesses de son art, et quelques semaines ne s'étaient pas écoulées que j'étais devenu le commensal le plus assidu, l'ami le plus intime du maître d'armes.

Ce n'étaient, je vous l'assure, ni ma passion pour l'escrime, ni l'envie d'écouter les discours un peu décolletés du maître d'armes qui m'attiraient chez lui.

J'avais remarqué sa fille, et j'en étais devenu passionnément amoureux.