—Parfaitement; cet homme, je l'avoue à ma honte, a été mon compagnon de voyage pendant plusieurs années, mon ami le plus intime; nous avons parcouru ensemble, l'Angleterre, la Suisse, l'Italie, la Hollande et plusieurs autres contrées.
—Eh bien! dit le juge à Ronquetti, qu'avez-vous à répondre à ces allégations?
—Qu'elles sont vraies et qu'elles ne le sont pas, répondit le faux duc de Modène; cette réponse peut d'abord paraître extraordinaire et cependant elle est toute naturelle, les allégations de l'accusé seraient vraies, si elles sortaient de la bouche du marquis Alexis de Pourrières, dont, en effet, j'ai été l'ami et le compagnon de voyage pendant fort longtemps; mais sorties de la sienne, elles sont fausses en tout point, et ne prouvent qu'une seule chose, que Salvador, Aymard, le vicomte de Létang, comme on voudra l'appeler, est très-bien instruit de tout ce qui regarde le pauvre Alexis.
Pour varier un peu la forme de notre récit, nous mettrons sous les yeux de nos lecteurs une lettre écrite par Ronquetti au juge d'instruction, le lendemain du jour où il rencontra Salvador, dans un des couloirs obscurs qui du palais de justice conduisent à la Conciergerie; après avoir lu cette lettre, nos lecteurs devineront sans peine quelles furent les questions adressées à Salvador et les réponses faites à ces questions, questions et réponses que par conséquent nous serons dispensés de rapporter.
Ronquetti dit le duc de Modène à M*** juge d'instruction.
«Monsieur.
»J'ai rencontré hier, dans un des couloirs de la préfecture, qui conduisent du palais de justice à la Conciergerie» (ici Ronquetti racontait les circonstances qui avaient accompagné la rencontre qu'il avait faite)... «Plus, parce que j'ai l'envie de rendre à la société un important service, que parce que le chef de la police m'a donné l'assurance que l'on me saurait un gré infini de tout ce que je pourrai faire pour aider la justice à découvrir les crimes nombreux de cet homme, qui se pare d'un nom qui n'est pas le sien et qu'il ne doit sans doute qu'à un crime épouvantable, je me suis déterminé à vous écrire cette lettre, afin de vous donner des renseignements que vous auriez vainement demandés à tout autre qu'à moi.
»J'ai été très-lié avec le marquis Alexis de Pourrières dont je fis la connaissance, il y a plusieurs années, aux eaux de Baden-Baden; j'ai été son ami le plus intime, son compagnon de voyage, nous avons parcouru ensemble les principales contrées de l'Europe, de sorte, que quand bien même je ne connaîtrais pas celui qui s'est emparé de son nom et de sa fortune, je pourrais affirmer sans crainte que cet homme est un imposteur.
»Du reste, si ce que l'on me dit est vrai, l'opinion de la justice est déjà fixée sur son compte. Quoi qu'il en soit, j'espère qu'après avoir lu cette lettre, il ne restera pas un seul doute dans votre esprit, si surtout vous voulez bien faire constater la vérité des faits que je vais avoir l'honneur de vous signaler.
»J'ai commis beaucoup de fautes depuis que je cours le monde en aventurier, mais celle de toutes ces fautes que je me reproche avec le plus d'amertume, est justement celle dont la justice des hommes ne m'a jamais demandé compte.