Salvador et de Lussan, en leur qualité d'inventeurs du plan d'évasion, avaient obtenu de leurs compagnons de voyage le privilége de passer les premiers par l'ouverture qui serait faite[869]; dès que la planche fut enlevée, ils se disposèrent à en user, mais l'ouverture était si étroite que, pour être certains de ne pas s'y trouver engagés, ils furent forcés de se mettre presque nus, c'est-à-dire de ne garder sur eux que leurs chemises et leurs pantalons; ils se laissèrent enfin choir sur la route, et se mirent à courir vers la Seine, qu'ils traversèrent à la nage, à la hauteur du château de Bercy, tandis que les gendarmes qui escortaient le panier à salade, et qui ne savaient où donner de la tête, couraient après ceux des autres prisonniers qui avaient suivi l'exemple qu'ils venaient de donner.
Ils suivirent le cours de la Seine pour joindre la barrière de Bercy. Comme il faisait tout à fait nuit lorsqu'ils entrèrent dans Paris, la singularité de leur costume ne fut pas remarquée.
—Eh bien, vicomte? dit Salvador à son compagnon lorsque la barrière fut franchie.
—Nous voilà libres, mais qu'allons-nous devenir?
—Eh! parbleu, allons chez le père Juste; il faudra bien que ce vieux scélérat nous fournisse les moyens de sortir de l'affreuse position dans laquelle nous nous trouvons.
—C'est dit, allons chez le père Juste, et s'il ne se montre pas accommodant...
—Nous le mettrons à la raison, cher marquis.
Salvador et de Lussan étaient exténués de fatigue; ils ne mirent cependant que peu de temps à franchir l'espace assez long qui sépare la barrière de Bercy de la rue Saint-Dominique-d'Enfer.
Ils frappèrent et sonnèrent plusieurs fois à la porte de la maison habitée par le vieil usurier, qui demeura sombre et silencieuse.