—Ah! ah! ah! ah! une comtesse! merci, j'chors d'en prendre! c'hest une drôle de comtesse celle-là, qui va au chabbat toutes les nuits avec Luchifer!

—Adieu, madame Grignac, jusqu'au revoir dit Lussan, en poussant avec affectation une pièce d'or sur son comptoir.

—Adieu, adieu, mossieu. Mais, me fait-il rire avec sa comtesse! c'est la comtesse Progerpine sans doute, et elle est noble de la fabrique du diable!—C'hest égal, il est bien comme il faut ce mossieu, et je n'ai pas trop perdu mon temps à jacasser avec lui, ajouta-t-elle, en ramassant la pièce d'or: voilà un petit chou comme on les aime dans mon pays?

Pendant que la mère Grignac continuait à marronner entre ses dents, Lussan était allé droit à la maison nº 25; il en examine avec soin, mais rapidement l'extérieur, car plus il approche du but, et plus il apporte de circonspection dans ses démarches. Il entre d'abord dans la cour, revient sur ses pas, et entre dans la loge du concierge, située sous la porte à gauche, et où par hasard il ne se trouvait personne en ce moment. Il est bon de dire que la porte de la loge est surmontée de cette inscription en lettres de six pouces de haut: «Adressez-vous à monsieur le concierge S. V. P.» et qu'à côté on lit, sur une ardoise attachée près de la croisée, cette autre inscription tracée en plus petits caractères:

SÉCURITÉ. DISCRÉTION.

«Le citoyen Fleurus et madame son épouse font les ménages dans la maison seulement.»

Diable, dit Lussan, voici des républicains qui ne se prodiguent pas! Enfin, maître pour un instant de la loge, il la parcourt rapidement des yeux, et fait ses petites remarques. Il la trouve d'une propreté irréprochable et passablement meublée: une pendule à colonnes en bois de citronnier, avec vases assortis garnis de fleurs; quelques gravures, dont une représentant la bataille de Fontenoy, et pour pendant, celle de Fleurus qui avait eu l'honneur de donner son nom à l'intrépide gardien de la maison. Une paire de fleurets en croix, des gants de buffle et un plastron, le tout formant trophée, témoignent de son culte pour les jeux de Mars et de Bellone. Au-dessous de ces instruments de mort, est un petit cadre en bois noir, renfermant le congé de réforme du nommé Jean-Chrysostôme Gringilliard, natif de Gaudiempré en Artois, maître en fait d'armes. En ce moment le vicomte est interrompu dans sa lecture par l'arrivée d'un homme d'environ soixante-huit ans, d'une taille de cinq pieds huit pouces environ, maigre, mais d'une constitution athlétique, coiffé d'un bonnet de police orné d'une grenade, qu'il porte crânement sur l'oreille droite, cravaté militairement; au total, propre et ce qu'on appelle tiré à quatre épingles; mais le vieux brave, à la suite d'une blessure, avait en la main gauche amputée. En voyant le vicomte, il saisit son bonnet de police, le lève, étend le bras, et d'un geste gracieusement calqué sur ceux du télégraphe, il salue en trois temps avec gravité.

—Pardon et excuse, mon coronel, dit-il au vicomte; quoique vous désirez? Ce disant, il replaça son bonnet de police avec ces mouvements automatiques qui caractérisent le vieux grognard.

—C'est moi, mon brave, dit le vicomte, qui vous demande pardon d'être entré chez vous en votre absence. Je suis d'autant plus charmé de vous rencontrer que je désire causer avec vous.

—J'en suis t'enchanté, répond l'intrépide Janitor; vous n'avez sans doute pas l'honneur de me connaître, mais c'est z'égal: un ancien curassier, c'est solide z'au poste. Parlez mon coronel!