—Un peu, mon neveu, j'm'en flatte, répliqua vivement le père Fleurus, en se redressant et en posant devant sa femme. J'ai servi avec honneur et gloire, j'ai t'été blessé en servant la république une invisible et intarissable, à preuve qu'en v'là les marques, ajouta-t-il en montrant son moignon.
—C'est vrai, dit le vicomte, cela vous honore et je vous en félicite de tout mon cœur. Vous êtes un bon Français!
—Y a gros à parier, qu'j'en suis t'un de bon Français; mais gnia pas de quoi faire tant de bruit quand on a fait son devoir! J'avais juré de vivre libre ou de mourir en franc républicain, ce n'est pas ma faute si la république s'est périe avant moi!...
—Oui, reprit madame Gringilliard, dont les opinions ne sympathisaient pas avec celles de son mari, la république vous a joliment récompensé; elle vous a laissé la liberté..... de tirer toute votre vie le cordon d'une main.
—Et vous donc, madame la ci-devant? quéqu'ça vous a donc rapporté d'avoir zété à Colblance avec Pitt et Cobourg, et avec tous vos aristocrates? Vous y avez appris à faire la révérence, à parler du français qu'est un tas de blagues où je ne comprends rien; faut-y pas faire tant d'embarras pour ça!
—Taisez-vous, vieille croûte! sachez que j'ai appris à vivre dans le grand monde, moi, et que je ne serais pas déplacée dans un salon; tandis que vous, vous vous en feriez chasser par la grossièreté de votre langage et de vos manières populacières!
—J'suis du peuple! c'est vrai, mais du peuple souverain, madame Fleurus! Tâchez à l'avenir d'en parler avec respect du peuple souverain, entendez-vous? Un soldat républicain n'a que faire de science pour se battre, et je soutiens qu'entre ses mains un bancal vaut mieux que toutes vos grand'mères et toutes vos rhitouriques, qui sont autant d'inventions d'un tas de faignants! Du fer et du pain, mille cartouches, c'est assez pour aller à la gloire! Je parle sans illusions, moi; et qu'importe que vous saviez vous tirer d'affaire dans un salon, lorsque votre position vous force de rester à la porte avec votre digne époux?
—Le savoir aura toujours son prix, dit madame Fleurus, avec son air pincé, et je vois avec peine, mon cher mari, que vous ne soyez pas compétent pour trancher la question. Quant à votre république, je l'ai en horreur à cause de tout le mal qu'elle a fait: elle a tout détruit, religion, morale, royauté légitime!... Hélas! prions et craignons Dieu, car tout bon et miséricordieux qu'il est il se lassera, et peut-être le jour n'est pas loin où il punira les hommes d'avoir porté une main parricide et sacrilége sur le trône et l'autel!
—Pardon, continua madame Fleurus, en s'adressant au vicomte, pardon d'avoir poussé si loin cette discussion en votre présence; mais mon mari a beau dire et beau faire, je n'oublierai jamais tout ce que je dois à la noblesse!
—Respect à l'opinion de chacun, madame Fleurus, dit le vicomte, même à celle de votre mari, quoique par le privilége de ma naissance je doive me ranger à la vôtre. En effet, et quoiqu'il n'entre pas dans mes habitudes de tirer vanité de ce qui n'est qu'un jeu de la destinée, je vous apprendrai avec bonheur que je suis né gentilhomme!