En voyant arriver ses complices, Silvia plaça sur une table estropiée un excellent poulet et une bouteille de bordeaux vieux, qu'elle tenait à côté d'elle. Ensuite, elle se leva pour offrir un escabeau à M. le vicomte et un tabouret au marquis, puis elle prit place sur le bord du lit. Vous voyez, messieurs, dit-elle, que la ci-devant marquise de Roselly sait se conformer aux circonstances: elle veut réussir, elle réussira. Cette journée m'a vue faire beaucoup de chemin, ajouta-t-elle, je suis étonnée de tant de succès. Croiriez-vous que la dame au voile vert s'intéresse déjà à moi? D'un autre côté, mon confesseur qui me fait l'effet d'un excellent homme, d'un parfait chrétien, m'a promis sa protection; vous voyez que tout va bien, et que j'ai quelque raison de dire que l'avenir est à moi. Soyez donc tranquilles, messieurs; si j'ai perdu mes charmes, j'ai beaucoup acquis en intelligence, et d'ailleurs j'ai été à bonne école.
—Mais, où tout cela nous conduira-t-il? demanda Salvador; car, enfin, nous voilà dans une position intolérable! Il y a de quoi tomber malade rien qu'à voir cet affreux taudis: quel sera le résultat de tant de privations?
—Le résultat, vous en pouvez douter? c'est le trésor de la vieille au voile vert!
—Que le ciel vous entende, dit de Lussan! Et nous, qu'avons-nous à faire?
—Vous recevrez tous les jours un bulletin qui vous indiquera la marche à suivre, répondit-elle. Au surplus, nous nous reverrons, mais jamais ici, où je me suis logée avec les cinq francs que m'a donnés le vicaire. Il est probable qu'il fera prendre des renseignements sur mon compte, s'il a réellement l'intention de me protéger; dès lors, j'ai certaines précautions à prendre.
—Vous pouvez compter sur sa promesse, dit le vicomte; l'abbé Reuzet? est le plus franc des hommes, le plus digne ecclésiastique que je connaisse: il est mon confesseur depuis longtemps.
—Votre confesseur, s'écria Silvia! il faut qu'il ait les manches larges alors, ou qu'il ait le pouvoir d'absoudre les cas réservés?...
—Eh! mon Dieu, qu'importe! dit de Lussan, nous n'allons pas discuter ici une thèse religieuse. M. l'abbé Royer est mon confesseur ordinaire, et tout bonnement pour satisfaire à la mode du jour, rien de plus. C'est un très-digne prêtre qui aime à faire le bien, et qui ne suppose jamais le mal. C'est du reste chez lui et par lui, que j'ai connu la dame au voile vert; aussi, suis-je bien convaincu qu'il ne m'en a point imposé dans les détails qu'il m'a donnés à ce sujet.
Quinze jours se passèrent en visites de Silvia au vicaire, et en assiduités de toute espèce à l'église. La dame au voile vert y rencontrait chaque jour sa protégée, elle lui apportait les restes de ses repas et quelque monnaie pour l'aider dans ses autres dépenses. Enfin, Silvia dans ses divers rapports avec l'un et avec l'autre, joua si bien son rôle, que le vicaire crut devoir engager la dame au voile vert à la prendre chez elle. «A votre âge, lui dit-il, il est imprudent de vivre seule; prenez cette infortunée avec vous, vous attirerez sur vous les bénédictions du Seigneur!
La vieille accueillit cette proposition, et, dès le lendemain, la fille de la Sans-Refus était installée chez la dame au voile vert.