La table était couverte de linge damassé d'une blancheur éblouissante; de magnifiques cristaux, d'admirables porcelaines réfléchissaient mille jets lumineux; des surtouts de bronze doré, véritables chefs-d'œuvre artistiques sortis des ateliers de Denière, étaient chargés de fleurs exotiques les plus rares; les vins rafraîchissaient dans des seaux en maillechort remplis de glace; le chef et ses aides, le sommelier et les garçons de service étaient à leur poste, les convives pouvaient arriver, tout était disposé pour les recevoir.
De Pourrières, qui ne voulait pas laisser à Lemardelay le soin de recevoir ses convives, arriva le premier; Salvador et Roman le suivaient de près; il s'empressa d'aller au-devant de ses nouveaux amis, dont il serra les mains dans les siennes.
De Pourrières n'avait voulu d'abord réunir autour de lui qu'un petit nombre d'amis; mais chacun d'eux, lorsque l'on avait su qu'il ne donnait ce festin que pour adresser des adieux solennels au monde dans lequel il avait vécu jusqu'alors, avait voulu amener un ami; puis on s'était dit ensuite qu'il n'y a point de fête complète si elle n'est embellie par la présence de quelques jolies femmes; de sorte que le nombre des convives s'était insensiblement augmenté, et que la table qui, primitivement, devait être dressée dans un salon de médiocre grandeur, se carrait majestueusement dans le plus vaste et le plus orné des salons de Lemardelay.
Salvador et Roman admiraient le luxe et la parfaite ordonnance du couvert, et adressaient à l'Amphytrion des félicitations qui paraissaient le flatter, lorsque les convives les plus pressés arrivèrent; il y en avait de jeunes et de vieux; beaucoup portaient à leur boutonnière le signe révéré de l'honneur. Salvador remarqua parmi eux un beau jeune homme, doué d'une taille beaucoup au-dessus de la moyenne, et d'une physionomie gracieuse, sur laquelle cependant on pouvait remarquer l'expression d'une fierté dédaigneuse. Quel est, dit-il au marquis, ce jeune homme qui ne vous a adressé qu'un très-léger salut, et auquel tous ceux qui sont ici paraissent adresser des hommages?
—Ce monsieur, répondit de Pourrières avec un léger sourire, est une des plus curieuses physionomies de la société parisienne; on ne lui connaît ni rentes, ni propriétés de ville ou de campagne, ni places, ni pensions; il n'est ni artiste, ni commerçant, ni homme de lettres; cependant il donne le ton aux lions les plus distingués de la capitale, il a sa place dans la loge infernale, il renouvelle souvent ses équipages et ses attelages, il joue et perd, sans froncer le sourcil, des sommes considérables; il habite un des hôtels les plus confortables du nouveau quartier de l'Europe; et lorsqu'il sort de chez lui il demande à son valet de chambre, qui lui répond toujours oui, s'il a mis de l'or dans ses poches. Aussi, monsieur le vicomte Achille de Lussan voit-il s'ouvrir devant lui les portes des plus nobles demeures; il est de tous les clubs de la bonne compagnie, de toutes les sociétés philanthropiques; les plus jeunes et les plus jolies duchesses en raffolent; et, si elles l'osaient, elles se disputeraient son cœur à la danseuse qu'il entretient, une très-jolie créature qui nous fera peut-être l'honneur d'assister à ce banquet.
—Ce monsieur de Lussan, dit Roman, me paraît un solide gaillard.
—Vous ne vous trompez pas, répondit de Pourrières; il se sert des armes qu'il a reçues de la nature avec autant d'adresse que de l'épée que lui ont léguée ses nobles aïeux; il a déjà tué quelques curieux qui avaient cherché à connaître les sources de sa fortune. Aussi a-t-on pour lui maintenant infiniment de respect.
Pendant le temps qu'avait duré la courte conversation que nous venons de rapporter, plusieurs nouveaux convives étaient arrivés, et après avoir salué l'Amphytrion, s'étaient mêlés aux divers groupes qui attendaient en causant l'heure à laquelle on devait se mettre à table.
De Pourrières continuait la conversation commencée avec Salvador et Roman.
—Si tous ces gens-là, disait-il, voulaient être sincères et raconter leur histoire, vous entendriez de singuliers aveux, et en une heure vous apprendriez plus de choses que ne peuvent vous en apprendre en dix ans tous les romans intimes que l'on a fabriqués depuis quelque temps; il y a, voyez-vous, dans les replis du cœur humain des passions mauvaises, des vices ignobles que l'œil de Dieu peut seul apercevoir, et qui ne seront jamais mis en œuvre par les romanciers.