Vivement poursuivi par la police de Caen et surtout par celle de Rouen, qui venait d'arrêter deux des jeunes gens à Brionne, Cornu prit le parti se retirer pour quelque temps dans les environs de Paris; espérant ainsi dépister son monde. Installé avec sa famille dans une maison isolée de la route de Sèvres, il ne craignait pourtant pas de venir faire sa promenade aux Champs-Elysées, où il rencontrait presque toujours quelques voleurs de sa connaissance. «Eh! bien, père Cornu, lui disaient-ils un jour, que faites-vous maintenant?—Toujours le grand soulasse (l'assassinat), mes enfants, toujours le grand soulasse.—Il est drôle le père Cornu....; mais la passe (la peine de mort).....—Eh! on ne la craint pas quand il n'y a plus de parrains (témoins).... Si j'avais refroidi tous les garnafiers que j'ai mis en suage, je n'en aurais pas le taf aujourd'hui. (Si j'avais tué tous les fermiers auxquels j'ai chauffé les pieds, je n'en aurais pas peur aujourd'hui.)»
Dans une de ces excursions, Cornu rencontra un de ses anciens collègues, qui lui proposa de forcer un pavillon situé dans les bois de Ville-d'Avray. Le vol s'exécute, on partage le butin, mais Cornu croit s'apercevoir qu'il est dupe. Arrivé au milieu du bois, il laisse tomber sa tabatière en la présentant à son camarade; celui-ci fait un mouvement pour la ramasser; à l'instant où il se baisse, Cornu lui fait sauter la cervelle d'un coup de pistolet, le dépouille, et regagne sa maison, où il raconte l'aventure à sa famille, en riant aux éclats.
Arrêté près de Vernon, au moment de pénétrer dans une ferme, Cornu fut conduit à Rouen, traduit devant la Cour criminelle, et condamné à mort. Dans l'intervalle de son pourvoi, sa femme, restée libre, allait chaque jour lui porter des provisions et le consoler: «Écoute, lui dit-elle, un matin qu'il paraissait plus sombre qu'à l'ordinaire, écoute, Joseph, on dirait que la carline (la mort) te fait peur.... Ne va pas faire le sinvre (la bête) au moins quand tu seras sur la placarde (la place des exécutions)....... Les garçons de campagne (voleurs de grands chemins) se moqueraient joliment de toi....
»Oui, dit Cornu, tout cela serait bel et bon, s'il ne s'agissait pas de la coloquinte (tête), mais quand on a Charlot (le bourreau) d'un côté, le sanglier (le confesseur) de l'autre, et les marchands de lacets (les gendarmes) derrière, ce n'est pas déjà si réjouissant d'aller faire des abreuvoirs à mouches...
»Allons donc! Joseph, pas de ces idées là; suis qu'une femme, vois-tu; eh bien! j'irais là comme à une neuvaine, avec toi surtout, mon pauvre Joseph! Oui, je te le dis, foi de Marguerite, je voudrais y aller avec toi.
—»Bien vrai! répartit Cornu.
—»Oh oui, bien vrai, soupira Marguerite. Mais pourquoi te lèves-tu, Joseph...? Qu'as-tu donc?
—»Je n'ai rien, reprit Cornu; puis, s'approchant d'un porte-clefs qui se tenait à l'entrée du corridor: Roch, lui dit-il, faites venir le concierge, j'ai besoin de parler à l'accusateur public.
—»Comment, s'écria la femme, l'accusateur public...! Voudrais-tu manger le morceau? (faire des révélations.) Ah Joseph, quelle réputation tu vas laisser à nos enfants!»
Cornu garda le silence jusqu'à l'arrivée du magistrat; alors il dénonça sa femme, et cette malheureuse, condamnée à mort par suite de ses révélations, fut suppliciée en même temps que lui. Mulot, de qui je tiens les détails de cette scène, ne la racontait jamais sans en rire aux larmes. Toutefois, il ne pensait pas que l'on dût plaisanter avec la guillotine, et depuis long-temps il évitait toute affaire qui eût pu l'envoyer rejoindre son père, sa mère, un de ses frères et sa sœur Florentine, tous exécutés à Rouen. Quand il parlait d'eux et de la fin qu'ils avaient faite, il lui arrivait souvent de dire: Voilà ce que c'est que de jouer avec le feu; aussi l'on ne m'y prendra pas: et en effet, ses jeux étaient moins redoutables, ils se bornaient à un genre de vol dans lequel il excellait. L'aîné de ses sœurs, qu'il avait amenée à Paris, le secondait dans ses expéditions. Vêtue en blanchisseuse, la hotte au dos ou le panier au bras, elle montait dans les maisons sans portier, frappait à toutes les portes, et quand elle s'était assurée qu'un locataire était absent, elle revenait faire part de sa découverte à Mulot. Alors celui-ci, déguisé en garçon serrurier, accourait, son trousseau de rossignols à la main, et en deux tours il venait à bout de la serrure la plus compliquée. Souvent, afin de ne pas éveiller les soupçons, dans le cas où quelqu'un viendrait à passer, la sœur, le tablier devant elle, la modeste cornette sur le front, et avec l'air contrarié d'une bonne qui a perdu sa clef, assistait à l'opération. Mulot, ainsi qu'on le voit, ne manquait pas de prévoyance; il n'en fut pas moins surpris en besogne, et peu de temps après condamné aux fers.