Pendant que je découpais la volaille, Dufailli dégustait le Bordeaux. «Délicieux! délicieux»! répétait-il, en le savourant en gourmet; puis il se mit à boire à grand verre, et à peine avions-nous commencé à manger, qu'un sommeil invincible le cloua dans son fauteuil, où il ronfla jusqu'au dessert comme un bienheureux. Alors il se réveille: «Diable, dit-il, il vente grand frais; où suis-je donc? Est-ce qu'il gêlerait par hasard? Je suis tout je ne sais comment?—Oh! il a plus de la moitié de son pain de cuit, s'écria Pauline, qui me tenait tête ni plus ni moins qu'un sapeur de la garde.—Il est mort dans le dos le papa, dit à son tour Thérèse, en ouvrant une espèce de bonbonnière d'écaille, dans laquelle était du tabac; une prise, mon ancien, çà vous éclaircira la vue.» Dufailli accepta la prise; et si je mentionne cette circonstance, très peu importante en elle-même, c'est que j'oubliais de dire que la sœur de Pauline avait déjà dépassé la trentaine, et que de ce seul fait qu'elle reniflait du tabac comme un greffier ou comme un clerc de commissaire, on peut aisément tirer la conséquence qu'elle n'était plus de la première jeunesse.
Quoi qu'il en soit, Dufailli en faisait ses choux gras. «Je l'aime la petite, s'écria-t-il quelquefois; c'est une bonne enfant.—«Oh! tu ne m'apprends rien de neuf, lui répondait Thérèse, depuis qu'il y a une péniche dans la rade, il n'est pas un équipage que je n'aie passé en revue, et je défie qu'un matelot puisse me dire plus haut que mon nom; quand on sait se faire respecter.....—L'enfant dit vrai, reprenait Dufailli, je l'aime, moi, parce qu'elle est franche; aussi prétends-je lui faire un sort.—Ah! ah! ah! un sort, s'écria Pauline en riant; puis s'adressant à moi, et toi, m'en feras-tu un de sort?»
La conversation allait se continuer sur ce pied, lorsque nous entendîmes venir du côté du port une troupe d'hommes bottés qui faisaient grand bruit en marchant. «Vive le capitaine Paulet! criaient-ils, vive le capitaine!» Bientôt cette troupe s'arrêta devant l'hôtel. «Eh! père Boutrois, père Boutrois», appelait-on coup sur coup et en même temps. Les uns essayaient d'ébranler la porte, d'autres secouaient le marteau d'une force incroyable, ceux-ci se pendaient au cordon de la sonnette, ceux-là lançaient des pierres dans les volets.
A ce carillon, je tressaillis, j'imaginais que notre asile allait être violé de nouveau; Pauline et sa sœur n'étaient pas trop rassurées; enfin l'on descend l'escalier quatre à quatre, la porte s'ouvre, il semble que ce soit une digue qui vient de se briser. Le torrent se précipite, un mélange confus de voix articule des sons auxquels nous ne comprenons rien. «Pierre, Paul, Jenny, Elisa, toute la maison; ma femme, lève-toi. Ah! mon Dieu! ils dorment comme des souches.» On eût dit que le feu était à la maison. Bientôt nous entendîmes aller et venir les portes; c'est un mouvement, un bruit inconcevables, c'est une servante qui se plaint en termes grossiers d'une familiarité indécente, ce sont des éclats d'un rire bruyant; des bouteilles s'entre-choquent. Les plats, les assiettes, les verres remués précipitamment, le tournebroche qu'on remonte, concourent à ce charivari; l'argenterie résonne, et des jurons anglais et français, jetés pêle-mêle au milieu du vacarme, font retentir les airs. «Pays, me dit Dufailli, c'est de la joie, ou je ne m'y connais pas. Qu'ont-ils donc ces mâlins-là, qu'ont-ils donc? Est-ce qu'ils ont enlevé les gallions d'Espagne? ce n'est pas la route pourtant!»
Dufailli se creusait l'esprit pour trouver la cause de cette allégresse, sur laquelle je ne pouvais lui donner aucun éclaircissement, quand M. Boutrois, la face toute radieuse, entra pour nous demander du feu. «Vous ne savez pas, nous dit-il, la Revanche vient de rentrer dans le port. Notre Paulet a encore fait des siennes: a-t-il du bonheur!... une capture de trois millions sous le canon de Douvres.—Trois millions! s'écria Dufailli, et je n'y étais pas!—Dis donc, ma sœur, trois millions! s'écria de son côté Pauline, en bondissant comme un jeune chevreau.—Trois millions! répéta Thérèse; Dieu! que je suis contente! allons-nous en avoir!—Voilà bien les femmes, reprit Dufailli, l'intérêt avant tout; et songez donc plutôt à votre mère, dans ce moment peut-être, elle est à l'ombre.—La mère Thomas, une vieille,....» je n'ose pas répéter ici la qualification que lui donna Thérèse.—C'est joli! observa M. Boutrois, une fille! tes père et mère honorera, afin de vivre longuement.—Je n'en puis pas revenir, trois millions, disait Dufailli; contez-nous donc ça, papa Boutrois.... Notre hôte s'excusa sur ce qu'il n'en avait pas le loisir; d'ailleurs, ajouta-t-il, je ne sais pas, et je suis pressé.»
Le tintamarre se continue; je reconnais que l'on range des chaises; un instant après, le silence qui se fit m'annonça que les mâchoires étaient occupées. Il était vraisemblable que la suspension du tapage serait de quelques heures; je proposai alors à la société de se mettre dans le porte-feuille; chacun fut de mon avis, nous nous couchâmes pour la seconde fois, et comme nous touchions aux approches du jour; pour ne pas être incommodés par la lumière, et récupérer à notre aise le temps perdu, nous eûmes la précaution de tirer le rideau... Le lecteur ne trouvera pas mauvais que la cottonnade flambée qui devait prolonger pour nous la durée de cette nuit orageuse, dérobe à ses regards les actes clandestins d'une orgie dont il ne tardera pas à connaître le dénoûment.
Tout ce que je puis dire, c'est que notre réveil était moins éloigné que je ne le pensais; les marins mangent vite et boivent long-temps. Des chants à faire frémir les vitres vinrent tout à coup interrompre notre repos; quarante voix discordantes entre elles répétaient en chœur, le refrain fameux de l'hymne de Roland. «Au Diable les chanteurs! s'écria Dufailli, je faisais le plus beau rêve;... j'étais à Toulon: y es-tu allé à Toulon, pays?—Je répondis à Dufailli, que je connaissais Toulon, mais que je ne voyais pas quel rapport il pouvait y avoir entre le plus beau rêve et cette ville—J'étais forçat, reprit-il, je venais de m'évader.» Dufailli s'aperçoit que le récit de ce songe fait sur moi une impression pénible, que je n'étais pas le maître de dissimuler. «Eh! bien, qu'as-tu donc, pays? n'est-ce pas un rêve que je te raconte? je venais de m'évader; ce n'est pas un mauvais rêve, je crois, pour un forçat; mais ce n'est pas tout, je m'étais enrôlé parmi des corsaires, et j'avais de l'or gros comme moi.»
Quoique je n'aie jamais été superstitieux, j'avoue que je pris le rêve de Dufailli pour une prédiction sur mon avenir; c'était peut-être un avis du ciel pour me dicter une détermination. Cependant, disais-je en moi-même, jusqu'à présent, je ne vaux guère la peine que le ciel s'occupe de moi, et je ne vois pas non plus qu'il s'en soit trop occupé. Bientôt je fis une autre réflexion; il me passa par la tête, que le vieux sergent pourrait bien avoir voulu faire une allusion. Cette idée m'attrista; je me levai, Dufailli s'aperçut que je prenais un air plus sombre que de coutume. «Eh! qu'as-tu donc, pays? s'écria-t-il; il est triste comme un bonnet de nuit.—Est-ce que par hazard on t'aurait vendu des pois qui ne veulent pas cuire? me dit Pauline en me saisissant brusquement par le bras, comme pour me tirer de ma rêverie.—Est-il maussade, observa Thérèse.—Taisez-vous, reprit Dufailli; vous parlerez quand on vous le permettra; en attendant, dormez; dormez esclaves, répéta-t-il, et ne bougez-pas; nous allons revenir.»
Aussitôt il me fit signe de le suivre; j'obéis, et il me conduisit dans une salle basse, où était le capitaine Paulet, avec les hommes de son équipage, la plupart ivres d'enthousiasme et de vin. Des que nous parûmes, ce ne fut qu'un cri: «Voilà Dufailli! voilà Dufailli!—Honneur à l'ancien, dit Paulet; puis, offrant à mon compagnon un siége à côté de lui: Pose toi là, mon vieux: on a bien raison de dire que la providence est grande. M. Boutrois, appelait-il, M. Boutrois, du bichops, comme s'il en pleuvait; va! il n'y aura pas de misère après ce temps-ci, reprit Paulet, en pressant la main de Dufailli.» Depuis un moment Paulet ne cessait pas d'avoir les yeux sur moi. «Il me semble que je te connais, me dit-il; tu as déjà porté le hulot, mon cadet.»
Je lui répondis que j'avais été embarqué sur le corsaire le Barras, mais que quant à lui, je pensais ne l'avoir jamais vu.—«En ce cas nous ferons connaissance; je ne sais, ajouta-t-il, mais tu m'as encore l'air d'un bon chien; d'un chien à tout faire, comme on dit. Eh! les autres, n'est-ce pas qu'il a l'air d'un bon chien? j'aime des trognes comme ça. Assieds-toi à ma droite, main fieux, queu carrure! en a-t-il des épaules! Ce blondin fera encore un fameux péqueux de rougets (pêcheur d'Anglais.)» En achevant de prononcer ces mots, Paulet me coiffa de son bonnet rouge. «Il ne lui sied point mal, à cet éfant», remarqua-t-il avec un accent picard, dans lequel il y avait beaucoup de bienveillance.