»Le lendemain, je reparus au milieu de tout mon monde, que je retrouvai vivant. Honteux d'une poltronnerie dont je m'étonnais moi-même, j'avais fabriqué un conte qui, si on eût pu le croire, m'aurait fait la réputation d'un intrépide. Malheureusement on ne donna pas dans le paquet aussi facilement que je l'avais imaginé; personne ne fut la dupe de mon mensonge; c'était à qui me lancerait des sarcasmes et des brocards; je crevais dans ma peau, de dépit et de rage; dans toute autre circonstance, je me serais battu contre toute la compagnie; mais j'étais dans l'abattement, et ce ne fut que la nuit suivante que je recouvrai un peu d'énergie.
»Les Anglais avaient recommencé à bombarder la ville; ils étaient très près de terre, leurs paroles venaient jusqu'à nous, et les projectiles des mille bouches de la côte, lancés de trop haut, ne pouvaient plus que les dépasser. On envoya sur la grève des batteries mobiles, qui, pour se rapprocher d'eux le plus possible, devaient suivre le flux et reflux. J'étais premier servant d'une pièce de douze; parvenus à la dernière limite des flots, nous nous arrêtons. Au même instant, on dirige sur nous une grêle de boulets; des obus éclatent sous nos caissons, d'autres sous le ventre des chevaux. Il est évident que malgré l'obscurité, nous sommes devenus un point de mire des Anglais. Il s'agit de riposter, on ordonne de changer d'encastrement, la manœuvre s'exécute; le caporal de ma pièce, presqu'aussi troublé que je l'étais la veille, veut s'assurer si les tourillons sont passés dans l'encastrement de tir, il y pose une main; soudain il jette un cri de douleur que répètent tous les échos du rivage; ses doigts se sont aplatis sous vingt quintaux de bronze; on s'efforce de les dégager, la masse qui les comprime ne pèse plus sur eux, qu'il se sent encore retenu; il s'évanouit, quelques gouttes de chenaps me servent à le ranimer, et je m'offre à le ramener au camp; sans doute on crut que c'était un prétexte pour m'éloigner.
»Le caporal et moi nous cheminions ensemble: au moment d'entrer dans le parc, que nous devions traverser, une fusée incendiaire tombe entre deux caissons pleins de poudre; le péril est imminent; quelques secondes encore, le parc va sauter. En gagnant au large, je puis trouver un abri; mais je ne sais quel changement s'est opéré en moi, la mort n'a plus rien qui m'effraie; plus prompt que l'éclair, je m'élance sur le tube de métal, d'où s'échappent le bitume et la roche enflammés: je veux étouffer le projectile, mais, ne pouvant y parvenir, je le saisis, l'emporte au loin, et le dépose à terre, dans l'instant même où les grenades qu'il renferme éclatent et déchirent la tole avec fracas.
»Il existait un témoin de cette action: mes mains, mon visage, mes vêtements brûlés, les flancs déjà charbonnés d'un caisson, tout déposait de mon courage. J'aurais été fier sans un souvenir; je n'étais que satisfait: mes camarades ne m'accableraient plus de leurs grossières plaisanteries. Nous nous remettons en route. A peine avons-nous fait quelques pas, l'atmosphère est en feu, sept incendies sont allumés à la fois, le foyer de cette vive et terrible lumière est sur le port; les ardoises pétillent à mesure que les toits sont embrasés; on croirait entendre la fusillade; des détachements, trompés par cet effet, dont ils ignorent la cause, circulent dans tous les sens pour chercher l'ennemi. Plus près de nous, à quelque distance des chantiers de la marine, des tourbillons de fumée et de flamme s'élèvent d'un chaume, dont les ardents débris se dispersent au gré des vents; des cris plaintifs viennent jusqu'à nous, c'est la voix d'un enfant; je frémis; il n'est plus temps peut-être; je me dévoue, l'enfant est sauvé, et je le rends à sa mère, qui, s'étant écartée un moment, accourait éplorée pour le secourir.
»Mon honneur était suffisamment réparé: on n'eût plus osé me taxer de lâcheté; je revins à la batterie, où je reçus les félicitations de tout le monde. Un chef de bataillon qui nous commandait alla jusqu'à me promettre la croix, qu'il n'avait pu obtenir pour lui-même, parce que, depuis trente ans qu'il servait, il avait eu le malheur de se trouver toujours derrière le canon, et jamais en face. Je me doutais bien que je ne serais pas décoré avant lui, et grâces à ses recommandations, je ne le fus pas non plus. Quoi qu'il en soit, j'étais en train de m'illustrer, toutes les occasions étaient pour moi. Il y avait entre la France et l'Angleterre des pourparlers pour la paix. Lord Lauderdale était à Paris en qualité de plénipotentiaire, quand le télégraphe y annonça le bombardement de Boulogne; c'était le second acte de celui de Copenhague. A cette nouvelle, l'Empereur, indigné d'un redoublement d'hostilités sans motif, mande le lord, lui reproche la perfidie de son cabinet, et lui enjoint de partir sur-le-champ. Quinze heures après, Lauderdale descend ici au Canon d'Or. C'est un Anglais, le peuple exaspéré veut se venger sur lui; on s'attroupe, on s'ameute, on se presse sur son passage, et quand il paraît, sans respect pour l'uniforme des deux officiers qui sont sa sauve-garde, de toutes parts on fait pleuvoir sur lui des pierres et de la boue. Pâle, tremblant, défait, le lord s'attend à être sacrifié; mais, le sabre au poing, je me fais jour jusqu'à lui: Malheur à qui le frapperait! m'écriai-je alors. Je harangue, j'écarte la foule, et nous arrivons sur le port, où, sans être exposé à d'autres insultes, il s'embarque sur un bâtiment parlementaire. Il fut bientôt à bord de l'escadre anglaise, qui, le soir même, continuai de bombarder la ville. La nuit suivante, nous étions encore sur le sable. A une heure du matin, les Anglais, après avoir lancé quelques congrèves, suspendent leur feu: j'étais excédé de fatigue, je m'étends sur un affût, et je m'endors. J'ignore combien de temps se prolongea mon sommeil, mais quand je m'éveillai, j'étais dans l'eau jusqu'au cou, tout mon sang était glacé; mes membres engourdis, ma vue, comme ma mémoire, s'était égarée. Boulogne avait changé de place, et je prenais les feux de la flottille pour ceux de l'ennemi. C'était là le commencement d'une maladie fort longue, pendant laquelle je refusai opiniâtrement d'entrer à l'hôpital. Enfin l'époque de la convalescence arriva; mais comme j'étais trop lent à me rétablir, on me proposa de nouveau pour la réforme, et cette fois je fus congédié malgré moi, car j'étais maintenant de l'avis du général Sarrazin.
»Je ne voulais plus mourir dans mon lit, et m'appliquant le sens de ces paroles, il n'y a de mort que celui qui s'arrête, pour ne pas m'arrêter, je me jetai dans une carrière où, sans travaux trop pénibles, il y a de l'activité de toute espèce. Persuadé qu'il me restait peu de temps à vivre, je pris la résolution de bien l'employer: je me fis corsaire; que risquais-je? je ne pouvais qu'être tué, et alors je perdais peu de chose; en attendant, je ne manque de rien, émotions de tous les genres, périls, plaisirs, enfin je ne m'arrête pas.»
Le lecteur sait à présent quels hommes étaient le capitaine Paulet et son second. A peine restait-il le soufle à ce dernier, et au combat, comme partout, il était le boute-en-train. Parfois semblait-il absorbé dans de sombres pensers, il s'en arrachait par une brusque secousse, sa tête donnait l'impulsion à ses nerfs, et il devenait d'une turbulence qui ne connaissait pas de bornes: point d'extravagance, point de saillie singulière dont il ne fût capable; dans cette excitation factice, tout lui était possible, il eût tenté d'escalader le ciel. Je ne puis pas dire toutes les folies qu'il fit dans le premier banquet auquel Dufailli m'avait présenté; tantôt il proposait un divertissement, tantôt un autre; enfin le spectacle lui passa par l'esprit: «Que donne-t-on aujourd'hui? Misanthropie et Repentir. J'aime mieux les Deux Frères. Camarades! qui de vous veut pleurer? Le capitaine pleure tous les ans à sa fête. Nous autres garçons, nous n'avons pas de ces joies-là. Ce que c'est quand on est père de famille! Allez-vous quelquefois à la comédie, notre supérieur? il faut voir çà, il y aura foule. Tout beau monde, des pêcheuses de crevettes en robes de soie; c'est la noblesse du pays. O Dieu! le ciel est poignardé! des manchettes à des cochons. N'importe; il faut la comédie à ces dames; encore, si elles entendaient le français? le français! ah bien oui! allez donc vous y faire mordre; je me souviens du dernier bal; des particulières, quand on les invite à danser, qui vous répondent, je suis reteinte.—Ah çà! auras-tu bientôt fini d'écorner le pays? dit Paulet à son lieutenant, qu'aucun des corsaires n'avait interrompu.—Capitaine, reprit celui-ci, j'ai fait ma motion; personne ne dit mot, personne ne veut pleurer; au revoir, je vais pleurer tout seul.»
Fleuriot sortit aussitôt; alors le capitaine commença de nous faire son éloge: «c'est un cerveau brûlé, dit-il, mais pour la bravoure, il n'y a pas son pareil sous la calotte des cieux.» Puis il poursuivit en nous racontant comment il devait à la témérité de Fleuriot la riche capture qu'il venait de faire. Le récit était animé et piquant, malgré les cuirs dont l'assaisonnait Paulet, qui avait une habitude bien bizarre, celle de fausser la liaison en prodiguant le t toutes les fois qu'il était avec ses compagnons de bord, et l's lorsque, dans les relations civiles, ou dans les jours de fête, il se croyait obligé à plus d'urbanité: ce fut avec force t qu'il fit la description presque burlesque d'un combat dans lequel, suivant sa coutume, il avait avec la barre du cabestan assommé une douzaine d'Anglais. La soirée s'avançait; Paulet, qui n'avait pas encore revu sa femme et ses enfants, allait se retirer, lorsque revint Fleuriot; il n'était pas seul: «Capitaine, dit-il, en entrant, comment trouvez-vous le gentil matelot que je viens d'engager? j'espère que le bonnet rouge n'a jamais coiffé un plus joli visage?—C'est vrai, répondit Paulet, mais est-ce un mousse que tu m'amènes-là? il n'a pas de barbe... eh! parbleu, ajouta-t-il, en élevant la voix avec surprise, c'est une femme!» Puis continuant avec un étonnement encore plus marqué: «Je ne me trompe pas, c'est la Saint ***[1]—Oui, reprit Fleuriot, c'est Élisa, l'aimable moitié du directeur de la troupe qui fait les délices de Boulogne, elle vient avec nous se réjouir de notre bonheur.—Madame parmi des corsaires, je lui en fais mon compliment, poursuivit le capitaine, en lançant à la comédienne travestie ce regard du mépris qui n'est que trop expressif; elle va entendre de belles choses; il faut avoir le diable au corps; une femme!—Allons donc! notre chef, s'écria Fleuriot, ne dirait-on pas que des corsaires sont des cannibales; ils ne la mangeront pas. D'ailleurs, vous savez le refrain:
| Elle aime à rire, elle aime à boire, |
| Elle aime à chanter comme nous. |
Quel mal y a-t-il à ça?—Aucun, mais la saison est propice pour la course, tout mon équipage est en parfaite santé, et il n'y a pas besoin ici de madame pour qu'il se porte bien.» A ces mots, prononcés avec humeur, Élisa baissa la vue. «Chère enfant, ne rougissez pas, dit Fleuriot, le capitaine plaisante...—Non, morbleu! je ne plaisante pas, je me souviens de la Saint-Napoléon, où tout l'état-major, à commencer par le maréchal Brune, était à pied; il n'y eut pas de petite guerre ce jour-là: madame sait pourquoi, ne me forcez pas à en dire davantage.»